C’est arrivé il y a quelques semaines. Un appel. Plus : une alerte. « Au secours, ils sont en train de me tuer ! » En quelques mots adressés aux médias, Christophe Girard laissait entendre sa détresse, et avec elle celle d’un monde paysan frappé par la précarité, qui voit les exploitations trop fragiles s’effondrer une à une face aux tempêtes. L’orage qu’a dû affronter Christophe s’appelle la maladie. Mais c’est tout un système qui l’a entraîné par le fond, jusqu’à ce qu’il décide, en mars, de donner un grand coup de talon. Une lettre publique donc, pour dire tout haut ce que beaucoup affrontent souvent en silence. La difficulté à faire face, les dettes qui s’accumulent. Le moment où tout s’effondre. Pour lui, le cercle vicieux a débuté il y a quatorze ans, avec un mal de dos – nerf sciatique écrasé. Passons sur les semaines alité et les opérations. Passons sur le boulot, repris en dépit de la douleur et les extrémités auxquelles celle-ci peut mener. « Un jour, j’ai fait une bêtise… une boîte de médoc… », évoque-t-il pudiquement. Passons sur les cheminements médicaux, si ce n’est jusqu’à la guérison, du moins jusqu’à l’adaptation. On est en 2005, alors. Après avoir épuisé ses congés maladie longue durée, Christophe a repris le travail. Grimper sur les machines lui est cependant quasi interdit, de même que les travaux des champs. Pour l’aider, il a pris Thierry avec lui, ouvrier agricole – 27 000 euros de charges par an. Les céréales ne rendent plus comme il faudrait. Son assurance traîne à lui reconnaître une invalidité à 20 % qui lui ouvrirait droit à des indemnités. Sans une aide, les dettes et leurs flots d’intérêts s’accumulent, chez les banques, les fournisseurs et la coopérative, qui lui demande 1 000 euros chaque mois et lui ponctionne directement, en sus, 40 hectares de céréales. « Je n’avais plus que les vaches pour vivre. » Une trentaine de laitières, auxquelles il doit désormais acheter du grain. Et en 2009 tombe la crise du lait, suivie de deux sécheresses. Pour toute aide, le gouvernement mettra en place des prêts à taux préférentiel. « Mais les banques ne m’accordaient déjà plus de prêts, alors… » Le revenu des Girard s’affale. Il se sépare de Thierry et surnage, vaille que vaille. Jusqu’au nouveau coup dur, l’an dernier. Encore la maladie. Fibromyalgie, cette fois, qui le cloue plusieurs mois sous morphine. L’assurance, à qui il doit des traites, refuse désormais de couvrir ses bâtiments. Les banques restent sourdes à ses demandes de trésorerie. « À demi-mot, on m’explique que je ferais mieux d’arrêter… » Et de laisser derrière lui, à cinquante et un ans, la ferme héritée de ses parents, dans ce coin mousseux des Deux-Sèvres, à quelques brassées de Parthenay. « J’ai décidé de ne pas sombrer. J’ai décidé d’appeler au secours. » Sa lettre part à la presse locale le 10 mars. Impulsé par ses fils et amis, un comité de soutien se crée, tandis que l’organisation Solidarité paysanne l’épaule face aux banques. Son cas devient emblématique d’un département où la précarité frappe dur le monde rural. La Nouvelle République, le Courrier de l’Ouest, France 3 se déplacent. Le ministère de l’Agriculture lui passe un coup de fil. Les choses se décantent. En un mois, son invalidité à 100 % est reconnue, un rattrapage d’indemnités versé, son plan d’apurement revisité. Avec encore 70 000 euros de dettes, Christophe Girard n’est pas sorti de l’auberge. Mais il pense tenir bon. « Je suis déterminé à me battre, pour moi et pour les petits agriculteurs qui résistent », explique-t-il, calé dans un fauteuil, face à la cheminée. « On ne peut pas imaginer toute la souffrance qui tue. » Chaque année, près de 200 fermes s’éteignent, sans un bruit.
Comment meurt-on quand on est paysan ?
Comment meurt-on quand on est paysan ?
Humanité Quotidien
18 Mai, 2012
Une planète et des hommes
Près de 200 exploitations agricoles s’éteignent chaque année, trop précaires face aux tempêtes. Pour Christophe Girard, l’orage s’est appelé maladie.
En mars, le laitier lançait un appel au secours.
Marie-Noëlle Bertrand
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