Combattre le racisme aujourd'hui ?
En pleine campagne gouvernementale sur l’identité nationale, le Mrap a fêté, samedi, ses soixante ans. Cette actualité ne pouvait être absente des réflexions
de son président, Mouloud Aounit.
Pour vous, comment combattre le racisme aujourd’hui ? Répondez à notre question du jour.
L’existence du Mrap est-elle d’une nécessaire
actualité, soixante ans après sa création ?
MOULOUD AOUNIT. Malgré ses discours universalistes sur les droits de l’homme, malgré les mobilisations, la France ne s’est absolument pas libérée du crime de l’homme
contre l’homme qu’est le racisme. Notre pays n’est pas capable de mettre en oeuvre le principe fondamental de l’égalité de traitement de ses populations, est incapable de regarder son passé
colonial en face. Des engagements ont été pris, qui devaient décrisper le pays pour que l’immigré soit non objet de rejet mais sujet de droit. Ils sont restés lettre morte. Ainsi, le droit
de vote et d’éligibilité des étrangers non communautaires et les revendications portées par la Marche de l’égalité ne sont toujours pas d’actualité. Plus de vingt-cinq ans après, on ne
reconnaît toujours pas les enfants d’immigrés comme Français et les discriminations sont prégnantes. Il faut constater aussi que la France s’est enfoncée dans l’instrumentalisation
politique de l’immigration, qu’elle a criminalisée. Donc, le Mrap, s’il a un mot à porter, c’est « résister ». Il est né de la Résistance et, comme la France est toujours
gangrenée par ces tumeurs, résister demeure un combat inachevé.
Que pensez-vous du débat sur l’identité nationale et l’immigration initié par le gouvernement ?
MOULOUD AOUNIT. Les forces de gauche, associatives, politiques, morales, intellectuelles, ont commis une faute immense : nous n’aurions jamais dû laisser passer un
ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale. Quand on met ensemble immigration et identité nationale, il y a inexorablement l’idée du danger que peut représenter, pour l’identité
nationale, l’immigration. Et cela est porteur de racisme. Mais ce débat est aussi révélateur d’une crise de l’identité d’une partie de la société française vis-à-vis de ses propres
fondamentaux et valeurs. Elle est en échec devant son modèle intégrationniste parce qu’elle n’a rien fait pour le réussir. Et devant l’émergence des problématiques religieuses, ses
fondamentaux identitaires comme la nation, les droits de l’homme, et tout ce qui a fondé l’identité nationale, sont remis en cause. Le gouvernement en profite pour monter en exergue cet
échec. Ce débat sur l’identité est une entreprise raciste et xénophobe. Elle structure les logiques d’enfermement, le rejet de l’autre et des pluralismes.
Ce rapprochement entre immigration et identité nationale vous inquiète-t-il ?
MOULOUD AOUNIT. Nous sommes devant un racisme d’État qui s’appuie sur des politiques publiques. Un des moteurs de la crispation vient de ce qu’on a toujours dissocié l’immigration de la
question sociale, pour se retrouver avec un traitement ethnique et des logiques communautaires où l’identité nationale c’est être Blanc et de culture judéochrétienne. Ce débat est porteur
de xénophobie, de racisme, de logique de peur et de haine, et, le pire, c’est qu’il valide les théories du choc des civilisations, au lieu d’appréhender le véritable enjeu, celui de la
construction du vivre ensemble dans les sociétés multiculturelles en y liant les questions sociales. Nous avons le devoir d’éclairer, de résister, pour éviter que la dignité humaine, que
l’égalité de traitement ne soient de vains mots. Nous ne sommes pas à l’abri d’une forme nouvelle de fascisme, puisque nous sommes sur la même logique du rejet de
l’autre.
ENTRETIEN RÉALISÉ PAR ÉMILIE RIVE
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