mercredi 5 mai 2010 / "le Patriote"
Cette année, vous avez dit que la sélection avait été difficile à réaliser. Pouvez-vous nous expliquer comment cela s’est passé et quelles en seraient les raisons ?
Une sélection, c’est six mois de travail intense avec des films qui parfois arrivent à la dernière minute. Il faut donc garder son sang-froid et faire confiance aux cinéastes. Disons que cette sélection fut longue à construire. L’an dernier, nombre de grands auteurs de l’époque étaient présents (Tarantino, Haneke, Audiard, Almodovar, Jane Campion, Bellochio, etc.) et ça avait rendu les choses plus faciles. En l’absence de ténors, une sélection est plus risquée. Mais le cru 2010 est très satisfaisant.
Une sélection "difficile" mais éclectique. Cannes semble toujours être le reflet du cinéma mondial et du monde, de ces tendances, de ces bonheurs, de ces malaises, de ces drames, de ces interrogations... Est-ce là votre ligne de conduite ?
Disons que notre ligne de conduite est… de ne pas en avoir. Notre ligne éditoriale est de se laisser faire par les films et par les auteurs, pas d’imposer une « ligne ». Au nom de quoi le ferait-on ? Un peu partout dans le monde, des auteurs font des films et c’est précisément cette effervescence qu’il faut capter, pas la canaliser dans une supposée vision préalable. C’est en suivant l’évolution du cinéma mondial que le Festival lui-même évolue.
Lors de cette sélection faut-il faire parfois abstraction de ses préférences personnelles ?
Nous ne sommes pas dans le « J’aime, je n’aime pas » mais dans le « Faut-il, ne faut-il pas ? ». Tel ou tel film doit-il figurer en sélection, a-t-il le niveau, dit-il quelque chose de la création contemporaine. Bien sûr que les films sélectionnés, je les aime mais j’essaie de me défaire d’un goût personnel parce que ce goût sera toujours, même inconsciemment, un facteur déterminant. Il y a des films qui ne sont pas de mon goût immédiat dont je peux penser qu’il est important de les montrer. L’inverse est vrai aussi : il y a beaucoup de films que j’aime que je ne peux sélectionner.
Une série produite par Canal+ va être présentée à Cannes. Les séries ont pris une part très importante dans l’espace audiovisuel et, pour certaines, sont surtout de très grande qualité. C’est donc, une nouvelle fois, un nouveau genre qui vous introduisez au festival. Pour vous, ce choix et cette décision – difficile à faire accepter sans doute ( ?) - était évidente ? Cela vous tenait à cœur ?
Olivier Assayas, réalisateur de Carlos, est un cinéaste qui est déjà venu à Cannes à plusieurs reprises en sélection officielle et trois fois en compétition. Il a choisi, parce que son sujet l’imposait, la formule d’une série télé à long cours – le film dure 5h30 – divisée en trois épisodes. Cet objet, qu’on peut appeler dans tous les cas une « œuvre audiovisuelle », nous intéresse à la fois parce qu’Assayas a réalisé là quelque chose de très remarquable mais aussi parce que si on salue régulièrement le travail de production de fiction de la BBC en Angleterre ou de HBO aux Etats-Unis, il faut dire la qualité du travail de Canal + qui, après Arte il y a quelques années avec Marius et Jeannette, fait une belle entrée en sélection officielle.
Et le Festival de Cannes, oui, fait preuve à nouveau d’audace et contribue à déplacer les lignes.
Dans cette édition 2010, y-a-t-il un film, un auteur, un fait, etc. qui vous touche particulièrement et qu’espérez-vous pour cette édition 2010 ? J’ai l’habitude de ne pas distinguer les films les uns des autres – c’est presque devenu une superstition ! J’espère que cette édition 2010 dira la puissance de la création cinématographique mondiale et surtout prouvera que nous sommes loin du formatage des images. C’est, en creux, ce que le film de Godard nous dit, que nous pouvons échapper à la fatalité de l’uniformité des images, qui serait comme les prémisses du formatage de nos vies.
Pouvez-vous aussi nous parler de votre attachement à la programmation de Cannes Classics que vous ne cessez de développer et de mettre en avant ?
Le Festival de Cannes fait avec le cinéma ancien ce qu’il fait avec le cinéma contemporain : mettre sa puissance symbolique au service de ceux qui restaurent des films, qui les ressortent, qui les éditent en DVD. Le cinéma de patrimoine est un secteur très actif en France, aux Etats-Unis, en Italie et dans beaucoup de pays et nous sommes heureux au Festival d’être devenu la vitrine de cette vitalité. Cette année, l’idée de voir à Cannes une copie restaurée de Boudu sauvé des eaux de Jean Renoir, du Guépard ou de la Bataille du rail, ressemble à une belle promesse. Et à moi, ça me permet de penser que si certains films contemporains ont du mal à imposer d’emblée leur qualité face à une certaine brutalité critique, je vois mal certains journalistes faire la fine bouche devant Psychose d’Hitchcock ou African Queen de John Huston.
Entretien réalisé par J.C.
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