Trente mille manifestants pour défendre l’industrie !
Le pari n’avait rien d’évident : mobiliser 20 000 personnes « pour que la France reste une nation industrielle », qu’elle garde ses emplois, ses savoir-faire, et pour que les
pouvoirs publics et les directions d’entreprise changent leurs politiques en conséquence. Á midi, sur une place Denfert-Rochereau qui se remplissait à vue d’œil, la CGT pouvait annoncer que
l’objectif était tenu, et même dépassé, avec quelque 30 000 manifestants (13 000 selon la police). Automobile, chimie, céramique, transports, énergie… ils étaient venus de tout l’Hexagone,
représentant une grande variété de branches de l’industrie, afin de témoigner des nombreuses luttes en cours pour stopper l’hémorragie de suppressions d’emplois ( 20 000 par mois) subie par ce
secteur stratégique de l’économie française.
« La meilleure qualité de production au monde ! »
Derrière des banderoles proclamant « Stoppons les délocalisations », « Luttons pour le plein-emploi », des salariés de grands groupes, fleurons de l’industrie, comme
Arcelor, Pechiney, Airbus, Bosch, Legrand, EDG, Ford ou General Motors, mais aussi un chapelet de PME, durement touchées par la vague de destruction d’emplois. Á l’image de Legré-Mante,
« seule usine en France à fabriquer de l’acide tartrique », à Marseille, dont la direction a licencié les 48 salariés cet été. « On avait la meilleure qualité de production au
monde ! » lance Martial, venu avec plusieurs de ses camarades, aux côtés notamment des métallos de la Réparation navale, à bord d’un TGV spécialement affrété pour les Marseillais.
Mais, explique le syndicaliste, le groupe Margnat, détenteur de l’entreprise, préfère réaliser une opération financière en vendant les terrains de l’usine plutôt que de poursuivre l’activité.
Loin de baisser les bras, les « Legré-Mante » occupent leur usine et, avec le soutien de la population, des élus de gauche, de la CGT, ils multiplient les actions pour obtenir du
préfet la réunion d’une table ronde afin d’examiner un projet de reprise. Á leur image, le défilé, coloré d’une forêt de drapeaux rouges et bruyant en diable, était tout entier emprunt d’une
tonalité très combative.
Valeur d’avertissement
« Ils parlent de la crise, mais ils veulent surtout diminuer leurs problèmes de trésorerie et satisfaire leurs actionnaires. » Comme beaucoup, Bernard et Richard, élus au CE de
Renault Trucks (camions), venus avec 150 de leurs camarades, refusent de prendre pour argent comptant les « explications » de leur direction censées justifier l’abandon de 2 500
intérimaires, les 140 jours de chômage technique prévus en 2009 et, maintenant, un « plan de dispense d’activité » pour les seniors de cinquante, cinquante et un et cinquante-deux
ans. Eux n’ont pas oublié les 200 millions d’euros provisionnés pour les actionnaires. Lucides aussi, et très remontés, les salariés de Nexans (câbles), frappés par un plan de 387 suppressions
d’emplois, alors que leur entreprise a reçu des dizaines de millions d’euros de fonds publics du FSI : hier, avant de rallier la manif parisienne, ils ont fait le détour par le siège du
groupe, à Clichy, où ils ont laissé s’exprimer leur colère, brisant quelques vitres, à l’appui de leur revendication d’une prime de licenciement à la hauteur du préjudice subi. Refus déterminé,
donc, de « payer la crise », mais aussi, très souvent, une non moins ferme volonté de contester les choix économiques des directions d’entreprise, de rechercher et défendre des
solutions alternatives à la destruction d’outils et d’emplois. En Saône-et-Loire, où les plans sociaux tombent chez Michelin, Manitowoc, Alia, « la CGT riposte à chaque fois en avançant
des propositions industrielles et en mettant la pression sur le préfet pour qu’elles soient prises en compte », explique Jean-Pierre Gabriel. Á la veille des États généraux de l’industrie
(EGI), annoncés par Nicolas Sarkozy, la manifestation d’hier a valeur d’avertissement. Demandeuse de ces EGI, la CGT n’acceptera qu’ils se réduisent à « une opération de
communication », ni qu’ils débouchent sur « de nouveaux cadeaux aux entreprises », déclarait, sous les applaudissements des manifestants (et les sifflets de quelques
« Conti »), Bernard Thibault, invitant le gouvernement à « écouter enfin ce qu’ont à dire les salariés et leurs syndicats sur la politique
industrielle ».
Yves Housson
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