France Télécom « Des restructurations permanentes »
Comment jugez-vous le nombre de suicides à France Télécom, compte tenu de la taille de
l’entreprise et du fait que vous recensez très précisément les suicides depuis février 2008 ?
Patrick Ackermann. Vingt suicides depuis février 2008, honnêtement, c’est énorme. Tous n’ont pas pu être reliés aux conditions de travail mais c’est le cas de la très grande majorité des décès.
Pour ces suicides, des lettres, des témoignages des collègues de la famille ou des collègues font un lien avec la responsabilité de l’entreprise. Et la situation a empiré ces derniers temps,
puisqu’il y a eu quatre suicides dans les quinze derniers jours. Le décès de mardi dernier est atypique, puisque le technicien à l’unité d’intervention Bourgogne-Franche-Comté était un jeune
homme de vingt-huit ans. Les autres concernaient plutôt des employés plus âgés, qui craignaient de pas pouvoir se reclasser. C’est très alarmant, et nous craignons une série noire pour la fin
de l’été.
Où en sont les enquêtes sur les autres suicides ?
Patrick Ackermann. Certaines enquêtes ne sont pas encore terminées. Mais pour l’instant, aucun suicide n’a été reconnu comme « accident du travail » ou « accident de
service », pour les fonctionnaires. Notre gros souci, pour les « accidents de service », c’est que l’entreprise mène sa propre enquête, sans intervention de l’inspection du
travail. Et pour contester la décision, il faut qu’un ayant droit aille devant le tribunal administratif et entame une très longue procédure.
En tant que membre de l’Observatoire du stress, quel est votre point de vue sur les conditions de travail à France
Télécom ?
Patrick Ackermann. Pour les suicides, le même contexte revient souvent : la combinaison entre une surcharge de travail et la menace d’un transfert ou d’une suppression de poste. Au-delà,
les employés de France Télécom vivent des restructurations permanentes depuis 1996, qui sont parfois accompagnées d’une vraie stratégie décurité professionnelle. À partir de 2006 des plans de
départ, négociés de gré à gré, ont été lancés, créant une compétition entre les salariés. Globalement, la situation est très tendue. Mais elle ne se traduit pas vraiment par une mobilisation
syndicale, ce qui contribue aussi au malaise.
Quelles sont vos préconisations ?
Patrick Ackermann. Nous demandons la poursuite des opérations de sensibilisation en interne, des débriefings avec les collègues des défunts, ainsi que des enquêtes transparentes. Par ailleurs,
les syndicats réclament une pause dans les restructurations, au minimum pour cet été, et l’ouverture de véritables négociations sur les risques psychosociaux. Un plan de 5 000 départs en
préretraite par an pourrait également être mis en place. D’après notre estimation, il suffirait de 10 % des dividendes (3,6 milliards en 2008) pour mettre en place un tel plan. Enfin, une
intervention du PDG serait aussi la bienvenue. En effet, Didier Lombard bénéficie d’un certain crédit auprès des salariés : il était ingénieur à France Télécom et il personnifie ainsi une
certaine tradition de service. Mais pour l’instant, la direction ne s’est pratiquement pas exprimée. Après la diffusion de l’émission C dans l’air, consacré aux suicides chez France Télécom,
Didier Lombard s’est contenté d’un communiqué sur les résultats du second semestre.
Entretien réalisé par Mehdi Fikri
Notre dossier Souffrance au
travail
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