Vacances : « Les gens qui ne partent pas ont un fort sentiment d’exclusion »
Vous dites que les vacances permettent de sortir du train-train. Comment concilier cette exigence avec la
crise ?
Jean Viard. Cela signifie qu’avec la crise, les gens ont plus envie de partir, de s’aérer, que d’habitude et qu’ils le feront moins. C’est pour ça qu’il faut non seulement penser aux 40 %
de personnes qui ne partent jamais ou très rarement mais également à ceux qui ne le pourront pas du fait de la crise. Concrètement, nombre de gens partiront un jour ou deux, dans les milieux
modestes, on ira dans des parcs de loisirs plutôt que sur les plages.
Existe-t-il un risque de dépréciation de soi du fait de la restriction des budgets et des possibilités de loisirs en
vacances ?
Jean Viard. Il ne faut pas exagérer. La baisse des départs en vacances ne sera pas non plus considérable. Cela jouera sur quelques points. En fait, au lieu de partir quinze jours on prendra dix
jours ; au lieu de manger au restaurant, on achètera une tomate… Effectivement, si la crise durait plusieurs années, beaucoup de gens seraient extrêmement malheureux car le départ en
vacances est profondément intégré à notre culture. Il y a quelques années, jtravaillé sur des chômeurs. On se rend compte que les gens qui avaient pour habitude de partir continuent de le faire
mais autrement : ils vont chez des amis, ils changent leur budget. Quand vous avez la culture du départ et que vous en avez découvert les côtés magiques : le changement de lieu, le
fait de pouvoir ressouder la famille, le retour sur soi-même, c’est difficile de s’en défaire.
En quoi les vacances sont-elles intégrées à notre culture ?
Jean Viard. Lorsque les congés payés se sont démocratisés, de 1950 à 1980, on faisait en moyenne 5 km par jour. Aujourd’hui, c’est 40 km par jour et par Français, ce qui signifie que la
distance parcourue a été multipliée par 9. Dans ces chiffres, les vacances sont un élément important : d’abord elles représentent un tiers de ces déplacements et elles nous ont également
appris à conduire des voitures, à prendre le train, à nager… Pour toutes ces raisons, je pense que les gens qui ne partent pas ont un sentiment d’exclusion extrêmement fort. Parmi eux, on
trouve les personnes de plus de soixante-cinq ans, les femmes seules avec enfants et les milieux populaires les plus fragiles économiquement. Le fait de ne pas partir n’est donc pas seulement
économique mais également culturel. Cela signifie aussi que, même si vous avez les moyens, lorsque vous êtes seuls et malheureux de l’être, vous ne partirez pas parce que les vacances ne sont
pas un acte de solitude quand on voit les gens heureux avec des amis sur la plage ou ailleurs.
Est-ce à dire que les vacances permettent de sortir d’un certain « carcan »
social ?
Jean Viard. Les vacances sont un des éléments qui font que nous sommes moins dans une société de classe qu’auparavant. Sur une plage, il existe des codes mais néanmoins un extraordinaire
brassage social. Le costume des vacances lui-même, c’est-à-dire le pantalon raccourci et le tee-shirt, est le moins cher de tous les costumes même si, je vous l’accorde, les plus riches se
débrouilleront pour avoir le tee-shirt qu’il faut. En réalité, il s’agit de se mettre en vacances, c’est une attitude, une liberté des gestes : on passe le bras autour de sa compagne, on
joue avec ses enfants… Tout ce qu’on ne se permet pas en public pendant l’année. J’insiste sur le fait que le coeur des vacances est l’affection.
La crise peut-elle générer un autre rapport à l’argent et donc une autre manière de concevoir ses vacances au-delà du retour à la
cellule familiale ou au cercle des amis ?
Jean Viard. Quand des centaines de milliards sont détruits de manière absurde, il y a effectivement une dimension obscène. Le scandale Madoff n’entre pas dans notre système de valeurs. Il y a
donc une réflexion sur les valeurs et le sens de la consommation, et c’est dans cet espace qu’on trouve le tourisme solidaire qui devrait se développer dans les années qui
viennent.
Entretien réalisé par Lina Sankari
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