Justice. Pour avoir théâtralement lancé cette phrase à des policiers, P. L. professeur de philosophie marseillais qui observait un contrôle d’identité gare Saint-Charles, est poursuivi par le ministère public qui y voit un « tapage diurne injurieux ». Compte-rendu d’une audience ubuesque par notre correspondant.
Marseille, correspondant régional.
Quand les limites du grotesque sont ainsi repoussées, l’on hésite entre la franche hilarité et la sourde inquiétude. Entre Allais, Jarry et Kafka. Que pourrait nous inspirer d’autre l’audience qui s’est déroulée, hier après-midi, devant la juridiction de proximité près le tribunal de police de Marseille ? Devant un parterre particulièrement garni de journalistes, comparaissait un citoyen marseillais, P. L. - il tient à garder l’anonymat -, quarante-sept ans, professeur de son état. Le ministère public lui reproche de s’être livré, le 27 février 2008, en gare Saint-Charles, à un « tapage diurne injurieux ». Absent des débats, l’homme a tenu à communiquer un « résumé succinct » des faits. « J’arrive au milieu d’un attroupement qui s’est formé à l’occasion d’un contrôle d’identité de deux gamins. J’aperçois, autour des policiers, des jeunes gens au visage tendu. Les policiers sont nerveux (…). Devant ce énième contrôle d’identité, j’éprouve comme un malaise (…). J’adopte alors une posture théâtrale et je lance en pointant l’index vers les policiers : "Sarkozy, je te vois, Sarkozy, je te vois." Aussitôt, un immense éclat de rire s’empare des spectateurs. »
Les représentants de la maréchaussée sont d’humeur moins badine. Ils y voient une atteinte à la tranquillité publique, contrevenant ainsi à l’article 13-37 du Code de la santé publique. Contrôle d’identité, main courante au commissariat de la gare. Pendant quatorze mois, P. L. n’a plus de nouvelles de cette non-affaire. Début avril, il est pourtant convoqué au commissariat du 9e arrondissement de Marseille avant de recevoir, le 20 avril, une citation à comparaître devant le juge de proximité. Les « faits » ont été requalifiés en « tapage diurne injurieux ».
Tellement ridicule que Me Vouland, son conseil, pousse, dans ses conclusions déposées devant le tribunal, le bouchon de l’absurde. Il propose au tribunal de se transporter sur les lieux un mercredi à 17 h 50, de désigner un expert afin de mesurer la différence entre le bruit habituel de la gare à une telle heure et l’ambiance agrémentée de la sortie théâtrale de P. L. et enfin, de désigner un neurologue, afin de savoir si le système nerveux des autres voyageurs peut en être affecté.
Pourtant fort malin, Me Vouland a trouvé à qui parler en matière d’absurde. L’officier du ministère public (OMP) a en effet livré un réquisitoire digne d’être ultérieurement étudié dans les écoles de la République. On passera sur la lecture du PV de l’audition de P. L. qui n’avait même pas été versé au dossier. « Je ne l’ai reçu qu’à 12 h 10 », s’est mollement excusée l’OMP. Elle a soutenu mordicus - s’appuyant sur une simple circulaire de 2003 du ministère de la Justice sur la lutte nationale contre le bruit - qu’il y avait bien « atteinte à la tranquillité du voisinage ». Comprendre : non pas la tranquillité des voyageurs mais bien celle des policiers. Elle a même retenu le caractère injurieux au terme d’un raisonnement qui ridiculise des siècles de dialectique.
Me Vouland, lui, a concentré son argumentation sur le « caractère outrageant » du désormais
célébrissime « Sarkozy, je te vois. » « C’est celui qui le subit qui doit le dire, a argumenté l’avocat. Or les policiers n’ont pas estimé que c’était outrageant et
injurieux. » Sinon, « vous allez mettre Mme Roumanoff et M. Guillon en prison ». Il a demandé, pour raisons juridiques, la nullité et surtout appelé à la raison. En
préambule, il avait rappelé que son client s’était excusé auprès des policiers, dès le jour même, qu’il avait voulu « détendre l’ambiance par l’humour » et qu’il plaidait
« non coupable » tout en ne prétendant pas être un héros. Le ministère public a requis une condamnation à une amende de cent euros. Le suspense est intenable : la
jurisprudence va-t-elle transformer le mot même de « Sarkozy » en une insulte, un outrage, bref un gros mot. Réponse le 3 juillet.
Christophe Deroubaix
http://www.humanite.fr/Sarkozy-je-te-vois-ou-l-absurde-au-tribunal
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