Ana Maria Larrea : « Un continent de
contradictions et d’espoir ! »
Envoyée spéciale
Quels ont été les catalyseurs des processus de changements à l’oeuvre en Amérique
latine ?
Ana Maria Larrea. Le premier a été la lutte contre le consensus de Washington et le programme néolibéral. On voit alors apparaître sur le continent, et particulièrement en Équateur, une série
de revendications qui cherchent, en premier lieu, à récupérer l’État et le secteur public car le néolibéralisme a réduit trois de ses missions majeures : la planification, la régulation et
le contrôle. Face à la polarisation de la société entre riches et pauvres, les mouvements sociaux ont par ailleurs porté l’idée de construction de sociétés égalitaires et équitables qui
reconnaissent la diversité de nos peuples. Le troisième axe est la souveraineté, l’anticolonialisme et l’anti-impérialisme. Dans le cas équatorien, la position souveraine a été d’adopter une
nouvelle Constitution qui interdit l’installation de bases militaires étrangères sur notre territoire. D’où la sortie de la base nord-américaine de Manta.
Comment comprendre la relation entre ces luttes et l’accession au pouvoir de gouvernements de
gauche ?
Ana Maria Larrea. C’est le fruit d’un processus et de contenus démocratiques. Les urnes consacrent une révolution non violente même si les luttes ont été dures. En Équateur, nous avons dû
déboulonner trois gouvernements consécutifs. Le mécontentement s’est accumulé dans la société. Il a engendré des sens nouveaux. On commence à retrouvrer d’autres logiques issues de la société.
Elles deviennent revendications, et plus seulement de groupes sociaux et de secteurs isolés de la gauche. Elles génèrent du sens social. Une série d’acteurs commencent à appuyer cette nouvelle
proposition de gouvernement qui a donné lieu à la victoire surprise de Rafael Correa. Le président n’a pas une longue trajectoire politique mais il parvient à agglutiner toutes ces attentes de
changement présentes dans la société, et les porte dans un programme politique.
Il y tout de même une marge entre les soulèvements populaires et l’élection de présidents déclarant s’inscrire dans la perspective
de socialisme du XXIe siècle…
Ana Maria Larrea. L’épuisement du modèle néolibéral a ouvert la nécessité de construire démocratiquement une nouvelle stratégie de développement. De ce point vue, il y a une expérience
historique et des leçons à tirer du socialisme réel. De là surgit la proposition du socialisme du XXIe siècle. Nous voulons une société socialiste, construite démocratiquement, et basée sur le
principe fondamental de l’égalité. Le socialisme du XXIe siècle doit être également articulé à un programme régional. Nous ne parviendrons pas au changement radical auquel nous prétendons de
manière isolée. D’où les alliances régionales et l’appui au processus d’intégration latino-américaine que nous impulsons.
Comment voyez-vous cet équilibre politique entre changements radicaux et réponse à la demande
sociale ?
Ana Maria Larrea. C’est l’une des tensions les plus complexes. Depuis le gouvernement, nous voyons le processus comme une transition. C’est forcément compliqué parce qu’il s’agit de
négociations fortes avec les différents secteurs sociaux et les groupes de pouvoir. Comment faire plier des privilèges installés et perçus comme naturels alors qu’ils ont été créés de toutes
pièces pour assouvir cette anxiété de profits ? À quel rythme le changement ? Nous avons initié un programme de gouvernement vigoureux dans un plan national de développement qui
visualise les avancées, les buts fixés de chaque étape et les changements fondamentaux auxquels nous voulons nous attaquer.
Pourquoi l’Amérique latine fait-elle l’objet de tant d’attention ?
Ana Maria Larrea. L’histoire des révolutions du continent est très importante. Il cherche à traverser le carrefour dans lequel l’avait coincé le colonialisme. L’Amérique latine a un rôle clé.
C’est un continent de contradictions mais qui pousse en permanence vers une issue de futur et d’espoir.
Entretien réalisé par Cathy Ceïbe
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