Fin de la carte scolaire : quels dégâts !
Lors des présidentielles, Nicolas Sarkozy l’avait présentée comme l’arme fatale. Celle qui allait mettre fin aux écoles « ghettos » et rétablir miraculeusement la mixité sociale dans
tous les établissements. Seulement voilà : deux ans plus tard, l’assouplissement de la carte scolaire, qui rencontre un succès grandissant auprès des parents (lire encadré), produit
l’effet… exactement inverse ! Du moins pour tous les établissements mal cotés, à la mauvaise réputation, qui sont les premiers à faire les frais de la « liberté de choix » prônée
par le chef de l’État.
Selon une estimation de l’Observatoire des zones prioritaires (OZP), les ZEP auraient perdu depuis 2007 entre « 5 % et 10 % » de leurs
effectifs. Le ministère ne contredit pas ces chiffres. À la rentrée 2008, les trois quarts des 254 collèges labellisés « ambition réussite » - les plus défavorisés - ont vu fuir des
élèves devant entrer en sixième. La rue de Grenelle parle d’un recul moyen de 2,5 %, avec des pointes au-dessus de 10 % dans dix-neuf établissements.
Cette hémorragie ne l’inquiète pas. Au contraire. « C’est la preuve que l’ouverture de la carte scolaire a permis à des populations, hier prisonnières de leurs établissements, d’en
sortir », se réjouit-on au ministère qui met en avant l’augmentation de « 33 % » du nombre de dérogations - sans la chiffrer précisément - accordées aux élèves boursiers
arrivant en sixième.
Un enthousiasme que ne partagent pas les syndicats d’enseignants et de nombreux observateurs. Eux savent parfaitement que ce processus de fuite des élèves
accélère la ségrégation sociale dans les écoles désertées. « Le gouvernement parle de mixité, mais c’est d’une mixité des élites qu’il s’agit ! s’agace Daniel Robin, cosecrétaire
général du SNES-FSU. Le constat est clair : on prend les meilleurs élèves des milieux défavorisés et on les met avec les élèves de milieux favorisés. Ce n’est pas la même chose que de
rassembler toutes les couches sociales dans un même lieu… »
La perspective n’est guère réjouissante : pour quelques gamins de cités qui accèdent, sous l’oeil ému des caméras, au collège ou lycée du centre-ville, des centaines de milliers d’autres,
restées en périphérie, vont devoir en payer le prix. Car, contrairement aux affirmations de Xavier Darcos, la baisse des effectifs dans les établissements boudés s’accompagne bien souvent d’une
baisse des moyens et d’une dégradation des conditions d’enseignement.
Une entourloupe
De nombreux établissements l’ont découvert en février dernier, lors de l’attribution des dotations horaires pour la rentrée 2009. Une véritable entourloupe. « On s’est aperçu que l’on
perdait 51 heures l’année prochaine après en avoir perdu 70 l’année précédente ! », s’étonne encore Éric Watteau, professeur d’histoire-géographie au lycée Robert-Doisneau, à Paris
(XXe), situé en ZEP. L’équipe enseignante a demandé des explications au rectorat. La réponse emberlificotée de l’inspecteur d’académie les a scotchés : le maintien des moyens ne signifie
pas le maintien de la dotation horaire globale mais le maintien du « coefficient horaire » attribué par élève…
Pour Doisneau, l’assouplissement de la carte va donc se traduire par la perte de deux postes. Pour d’autres établissements de ZEP, ce sont des enseignements en demi-groupes qui ne pourront plus être assurés ou des heures de soutien qui s’envolent (lire reportage). « C’est un cercle infernal, souligne Guy Tresallet de la FSU de Seine-Saint-Denis. Le collège de ZEP, victime de sa réputation, perd des élèves, le rectorat supprime des heures, les conditions d’enseignements se dégradent et la réputation de l’établissement baisse encore ! » Jusqu’à menacer son existence.
Encore une fois, le constat est partagé par l’Observatoire des zones prioritaires qui ne cache plus son inquiétude. « La situation pose un vrai problème, estime Marc Douaire, secrétaire de l’association. Surtout que depuis la création des « ambitions réussites », le gouvernement ne tient plus aucun discours sur l’éducation prioritaire. Au contraire, avec la fin de la carte scolaire, il ne cesse de dire aux familles de partir de ces endroits si elles le peuvent ! » Et tant pis pour celles qui restent…
Laurent Mouloud
/image%2F0551212%2F20170620%2Fob_74cedc_bandeau-pcf.jpg)