« D’une façon générale, on considère de plus en plus à égalité le public et le privé ». Photo
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Enseignants, syndicats
et fédération de parents d’élèves dévoilent le nouveau visage du recul de la laïcité à l’école. Bien loin du battage médiatique et de la polémique de mars 2004 sur les signes
religieux, le mal est devenu plus insidieux.
Les polémiques qui ont entouré le vote en mars 2004 de la loi sur le port des signes religieux à
l’école ont cessé. Dans l’Hérault en tout cas, aucune affaire de voile ou autre signe distinctif n’a défrayé la chronique depuis longtemps. Et pas mal d’enseignants doivent se
creuser les méninges quand on leur demande si la laïcité fait l’objet d’attaques à l’école. Est-ce à dire que la situation est sereine ? Certainement pas, car la réalité est
insidieuse.
Bernard Duffourg, prof de maths au lycée Jules-Guesde de Montpellier, se souvient évidemment de l’époque où certaines jeunes filles musulmanes refusaient même d’aller en cours
de sciences et vie de la terre pour éviter d’entendre parler de fécondation ou de sexualité. « On est arrivé aujourd’hui à une espèce de modus vivendi. Les jeunes filles
musulmanes quittent le voile à l’entrée des établissements ».
Une réalité sournoise
Cela ne rassure pas Patrick Tolédano, qui enseigne à l’IUFM. « Les choses sont peu perceptibles, sauf si l’on assiste justement devant les collèges et lycées à ces enlèvements
de voile ». Et, à l’intérieur des établissements, la réalité est très sournoise : « Au sens strict, le religieux ne s’introduit pas dans l’école. Mais si tu parles de Shoah ou
d’autres sujets sensibles, tu as dans certains lycées des réactions communautaristes, directement inspirées de ce que diffusent les imams à l’extérieur. » Plus grave, selon lui,
est la posture des enseignants en général devant la laïcité. « C’est devenu compliqué d’expliquer la laïcité et de la revendiquer, notamment parce que les élèves sont dans leur
grande majorité irréligieux. Aujourd’hui, ils ne connaissent plus le sens des fêtes religieuses mais ils n’ont pas non plus le B.A. BA des argumentaires que les laïcs
possédaient auparavant ». Jusqu’au début des années 70, la laïcité à l’école était le produit d’un combat. « Il était facile d’expliquer que l’école est le seul espace possible
de coexistence des différents engagements politiques, philosophiques ou religieux. Aujourd’hui, les élèves revendiquent le port d’un signe religieux comme un choix personnel ».
Patrick Tolédano va même jusqu’à penser que les fortes résistances du corps enseignant contre le port du voile à l’école viennent de cette situation. « La FSU ne voulait pas
qu’on légifère sur le sujet, mais beaucoup ont applaudi à la loi pour ne pas avoir à mener la bataille dans le cadre de l’espace public qu’est la classe. On a assisté à une
vraie démobilisation. »
Le privé favorisé
L’autre grande attaque contre la laïcité vient de l’Etat. Pour Bernard Duffourg, secrétaire académique du SNES, « la façon dont le gouvernement favorise
l’enseignement privé en est un exemple. La proportion de suppressions de postes est bien plus grande dans le public que dans le privé. » Patrick Tolédano, secrétaire académique
du SNUipp, va dans le même sens en donnant l’exemple de la scolarisation des moins de trois ans. On sait que l’école publique les scolarise de moins en moins. L’école privée
également. « Par contre il y a dix ans, le privé scolarisait 15 à 16% de cette classe d’âge et le public 84%. Cette part n’a cessé de diminuer. Et le fait que l’école publique
ne scolarise quasiment plus les tout-petits, gonfle les effectifs de l’école privée. »
Autre exemple dont la FCPE a fait un cheval de bataille ces derniers jours. Les lycées Joliot-Curie de Sète et Jean-Moulin de Béziers avaient déposé une demande d’ouverture
d’une classe préparatoire aux grandes écoles ATS (Adaptation technicien supérieur) réservée aux élèves issus de BTS ou DUT. D’autre part, le lycée Daudet de Nîmes avait déposé
un projet pour l’ouverture d’une classe préparatoire aux écoles vétérinaires. « Des projets portés avec enthousiasme par les équipes pédagogiques qui permettaient de donner une
image novatrice et positive des établissements », rappelle Catherine Belhomme, présidente départementale de la FCPE. Or, le ministère de l’Education nationale a fait le choix
d’attribuer ces classes à l’institut privé Emmanuel d’Alzon à Nîmes, dont les frais de scolarité s’élèvent à 1 400 euros par an. « Nous sommes choqués de constater qu’un
établissement privé dont le directeur est un député de la majorité, déjà pourvu de cinq classes préparatoires, ait été choisi au détriment de lycées publics », proteste la FCPE,
d’autant que les lycéens du Languedoc-Roussillon n’auront aucun choix possible.
Autre affaire héraultaise, celle de la condamnation du conseil général par le Tribunal administratif de Montpellier à payer onze millions d’euros à l’organisme de gestion de
l’enseignement catholique (OGEC) pour les cinq exercices budgétaires de 1998 à 2002. Les Départements ont la compétence des seuls collèges publics pour l’investissement (c’est
la loi Falloux de 1850) et du financement du fonctionnement des classes pour les collèges publics et privés. Le patrimoine privé est donc obligatoirement financé par des
participations privées (participation des parents ou ressources propres du propriétaire). Pour arriver au chiffre de la condamnation, le juge administratif a ajouté notamment au
forfait d’externat du privé que paie déjà le département (168 euros par élève), les frais de personnels qu’occasionne sa responsabilité de propriétaire et de constructeur de
collèges publics. Si cette décision était maintenue (le conseil général a fait appel et demandé un sursis à exécution), le secteur privé recevrait plus que le double de l’aide
accordée au secteur public.
L’égalité entre le secteur privé et le secteur public est une notion idéologique de la droite. Ainsi, elle a fait voter une loi qui oblige la commune qui accueille dans une
école privée de son territoire un élève habitant une commune voisine, à payer un forfait pour cet élève. Jusqu’à présent ce n’était obligatoire que pour l’école
publique.
« On n’ose pas remuer la loi Falloux
»
Certaines collectivités, y compris de gauche, ne sont pas exemptes de ces méthodes. Ainsi, l’école maternelle n’étant pas obligatoire, les communes n’ont pas à
payer de forfait pour leurs élèves. Des collectivités le font pour leurs écoles maternelles privées. C’est le cas à Montpellier.
« D’une façon générale, on considère de plus en plus à égalité le public et le privé, mais on n’ose pas remuer la fameuse loi Falloux qui plafonne à 10% les subventions
d’équipement des établissements privés ». On se souvient sans doute du tollé qui avait suivi début 1994 cette remise en cause par François Bayrou. Adoptée en première lecture,
la loi du ministre de l’Education nationale d’alors qui n’était pas encore le patron du Modem, n’a jamais été votée en 2e lecture. Elle avait réuni contre elle un million de
personnes dans la rue.
Enquête Annie Menras
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