Pascal Boniface : « Certains veulent faire de l’Alliance le bras armé du "monde occidental" »

Comment analysez-vous le retour de la France dans le commandement intégré de l’OTAN, décidé par Nicolas
Sarkozy ?
Pascal Boniface. Nicolas Sarkozy reprend un projet lancé par Jacques Chirac en 1996 : le retour de la France dans l’OTAN en échange d’une européanisation de l’Alliance. Cela ne s’était pas
fait pour plusieurs raisons. Les Américains refusaient le principe d’une européanisation et, en 1997, la gauche au pouvoir avait mis fin à cette démarche.
Nicolas Sarkozy a donc repris et accéléré le processus, car il a fait du rapprochement avec les États-Unis un axe prioritaire de sa politique étrangère. La réintégration de la France dans
l’OTAN en fait partie. Il veut montrer aux États-Unis que la France est, de nouveau, une alliée fidèle et loyale. Est-ce qu’en retour la France obtiendra l’européanisation de l’OTAN ? Cela
reste la grande interrogation. Si les effets de la réintégration sont immédiats, l’européanisation, qui était une condition de la réintégration, n’est maintenant qu’une hypothétique résultante
future du retour dans le commandement intégré de l’OTAN. Au fond, il faut, sur ce dossier, séparer la réalité du symbole. La réalité, c’est que la réintégration ne changera pas grand-chose.
Mais ce qui compte énormément, en matière diplomatique, ce sont les symboles. Celui qu’envoie la France est perçu comme un alignement sur les États-Unis.
La France risque-t-elle donc de perdre de l’influence dans le monde ?
Pascal Boniface. La France était perçue comme un pays occidental mais différent des autres. Elle risque de perdre cette spécificité d’image. Certes, elle va gagner en sympathie aux États-Unis,
mais elle risque d’apparaître moins autonome dans d’autres régions du monde. Je pense bien évidemment aux pays arabes, mais pas uniquement. Dans des pays comme la Chine, cette « fin de la
différence » peut être coûteuse en termes diplomatiques.
L’élection de Barack Obama à la présidence des États-Unis ne peut-elle pas modifier la nature même de
l’Alliance ?
Pascal Boniface. En ce qui concerne la France, je rappelle que le projet de réintégration était en chantier alors que Barack Obama n’était pas encore candidat. L’élection de ce dernier rend
simplement beaucoup plus vendable la réintégration qu’à l’époque où George W. Bush était président. C’est une chance pour Nicolas Sarkozy que cette réintégration se déroule en ce
moment.
On espère bien évidemment que l’élection de Barack Obama changera la politique étrangère américaine et que les États-Unis seront moins autistes que sous la présidence précédente. Mais ces affaires-là sont de très long terme. Il faut bien mesurer que, maintenant que la France est réintégrée, il sera très difficile de ressortir de l’OTAN une nouvelle fois. Barack Obama change de manière positive la vision du monde des États-Unis par rapport à la présidence Bush. Mais, paradoxalement, le fait que la France réintègre le commandement intégré de l’OTAN fait apparaître la « famille occidentale » comme encore plus monolithique.
Ce qui me paraît plus fondamental que la réintégration de la France dans l’OTAN, c’est la question des futures
missions de l’Alliance. On sait qu’il existe chez certains le projet de faire de l’OTAN le bras armé du « monde occidental ». L’an dernier, cinq chefs d’état-major ont signé un
article expliquant que l’OTAN devait pouvoir mener des guerres préventives sans aucun aval de l’ONU. Ce qui est nécessaire aujourd’hui, c’est une réflexion globale sur les missions de l’OTAN,
aujourd’hui perçue par les pays membres comme une alliance défensive, mais qui apparaît dans certaines régions du monde comme une coalition offensive. Particulièrement lorsqu’on évoque comme
l’une de ses missions futures la sécurisation des approvisionnements énergétiques.
(1) Institut de relations internationales et stratégiques www.iris-france.org, www.affaires-strategiques.info
Entretien réalisé par Stéphane Sahuc
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