Gaza-Mullaitivu (Sri Lanka) : Le déséquilibre médiatique !
Par Raphaël Gutmann, chercheur au programme Inde et Asie du Sud de l’Institut français des relations
internationales.
Qui a entendu parler de Mullaitivu ? Ce nom n’évoque certainement rien pour l’écrasante majorité des Français.
Pourtant, ce département du Sri Lanka est le théâtre d’événements comparables à ceux de Gaza en janvier 2009 qui, eux, sont connus de tous. La mise en perspective de ces crises expose ainsi la
capacité du conflit israélo-palestinien à éclipser le reste de l’actualité internationale. Elle illustre également le désintérêt des médias pour des conflits jugés
secondaires.
Malgré leurs spécificités, les événements de Gaza et de Mullaitivu partagent, en effet, de nombreuses similarités. Leur origine remonte à la décolonisation britannique. Dans les deux cas, une
communauté, les Arabes palestiniens ou les Tamouls, s’est vue privée d’un État au profit d’un autre peuple, les Juifs ou les Cinghalais. Or les derniers sursauts de violence dans ces régions se
sont déclenchés au même moment. Tandis que Tsahal lançait son offensive pour faire cesser les tirs de roquettes du Hamas, l’armée sri lankaise poursuivait la reconquête de l’est et du nord de
son territoire contrôlé par une autre organisation terroriste : les Tigres de libération de l’Eelam tamoul (TLET). En attaquant Gaza et Mullaitivu, les militaires israéliens et leurs
homologues sri lankais ont donc cherché à détruire des entités quasi étatiques menaçant la sécurité de leur pays. Convaincus de la légitimité de cette mission, leurs concitoyens les
soutiennent, bien que les principales victimes soient des civils. D’un côté, ils sont utilisés comme bouclier humain par le Hamas et le TLET ; de l’autre, ils subissent les bavures des
armées régulières.
Le déséquilibre des forces en présence est une autre donnée commune, car Israël et le Sri Lanka s’attaquent à de minuscules territoires. Toutefois, ces offensives ne mettront pas un terme à ces
conflits. Alors que le sud de l’État hébreu continue à être bombardé, la situation est encore plus inquiétante au Sri Lanka. Le TLET possède, en fait, une force de frappe bien supérieure à
celle du Hamas. Contrairement au mouvement palestinien, l’organisation tamoule s’est dotée d’une marine, et dans une moindre mesure, d’une aviation militaire. Bien qu’acculé, le TLET a prouvé
qu’il pouvait toujours mener des raids aériens sur Colombo. Le récent attentat dans le sud du pays, qui a visé une procession musulmane à laquelle participaient des membres du gouvernement, a
aussi démontré sa capacité à frapper où il le souhaitait. Enfin, ces deux conflits bénéficient d’une résonance émotionnelle particulière, respectivement dans le monde arabo-musulman et auprès
des Tamouls de l’Inde et de la diaspora. Grâce à ce parallèle, la crise du Sri Lanka ne semble pas moins urgente à régler que celle du Proche-Orient. Guerre disproportionnée ou asymétrique,
terrorisme, lutte de libération nationale et crise humanitaire : toutes les problématiques qui passionnent l’opinion internationale en Palestine sont présentes dans l’île de l’océan
Indien. Sa guerre civile serait même plus sanglante avec ses 70 000 victimes et les centaines de milliers de réfugiés poussés à l’exil par les derniers combats.
La notoriété du conflit israélo-palestinien n’est donc pas liée à son ampleur ou aux méthodes utilisées, mais à sa médiatisation. Tandis que les rédactions massaient leurs reporters aux portes
de Gaza, combien de journalistes étrangers se rendaient au Sri Lanka ? Un rééquilibrage médiatique aurait des conséquences positives. Il permettrait de relativiser et de dépassionner, sans
pour autant minorer, l’importance du problème israélo-palestinien. L’une des idées les plus répandues aujourd’hui affirme que l’avenir du Proche-Orient, voire du monde, dépend de la résolution
de ces tensions. L’enjeu est tel que l’intensité des combats se trouve limitée par la pression internationale, laquelle est proportionnelle à la médiatisation de cette crise. Toutefois, la
sécurité de la planète ne dépend pas uniquement de cette région, mais du dénouement d’autres tragédies dont celle du Sri Lanka. Afin de prendre la mesure du danger que représente cette crise,
une nouvelle analogie peut être tracée avec le Proche-Orient. À l’instar de l’assassinat du président Anouar Al Sadate, fait d’un groupe issu des Frères musulmans, matrice du Hamas, le conflit
sur l’île a déjà coûté la vie à un chef d’État étranger qui s’était impliqué dans la résolution de cette guerre. Le premier ministre indien Rajiv Gandhi a, en effet, été éliminé par une
militante du TLET en 1991.
Si un tel événement devait se reproduire, le sous-continent pourrait s’embraser. Le danger d’un tel scénario ne doit pas être sous-estimé, l’Asie étant le continent le plus nucléarisé au monde.
Rééquilibrer l’attention médiatique contribuerait à atténuer ce risque en suscitant davantage d’efforts internationaux pour résoudre cette crise.
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