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Tribune libre - Article paru le 11 mars 2009 dans l'Humanité


Idées

Le continent Afrique sur la longue durée !

Une réédition augmentée d’un grand ouvrage qui pointe la présence très ancienne de la colonisation et les ruptures qu’elle a engendrées.


Les Africains. Histoire d’un continent, de John Iliffe. Éditions Flammarion, 2009, éd. revue et augmentée, 704 pages, 12 euros.


Voici une histoire générale accessible du continent africain, intelligente et complète, même si elle paraît aux spécialistes moins nouvelle que quand elle a surgi il y a quinze ans (encore peu de pages consacrées à l’urbanisation et surtout à la condition féminine). L’auteur compte parmi les plus fins historiens de l’Afrique. Sa synthèse est un peu dense pour les non-spécialistes, mais la traduction de sa réédition mise à jour en livre de poche est un signe positif. L’ouvrage met à la portée du lecteur français la richesse de la bibliographie de langue anglaise (commentée en fin de volume) même si, en revanche, les dix titres français probablement ajoutés par la traduction ne sont pas les plus nécessaires. L’appréhension est originale, qui démontre que le continent a, depuis les origines, vécu sous le signe de la colonisation, au sens large du terme : colonisation interne de peuplement du temps de la préhistoire, colonisation agraire depuis l’aube de l’histoire avec l’expansion des peuples de langue bantoue qui furent les propagateurs à la fois de la métallurgie du fer et de la domestication de l’agriculture. À noter quelques bizarreries (répétées) de la traduction : le yam, non traduit, est qualifié de céréale alors qu’il s’agit de l’igname, vieux tubercule forestier détrôné par le manioc importé d’Amérique ; et le néologisme « bantouophones » frôle le contresens : il équivaudrait à qualifier d’« indo-européophones » les locuteurs des langues de chez nous dont la famille linguistique est nettement moins fournie que celle des langues bantoues…

Plus tard intervint l’islam conquérant par le nord et par l’est, que l’auteur traite en contrepoint du christianisme dans un chapitre commun consacré aux mutations comparées suscitées par les monothéismes. Ceux-ci vont interférer avec l’organisation des pouvoirs fondés jusqu’alors sur des sociétés très majoritairement rurales. Un chapitre, excellent, est consacré aux conséquences internes de la traite négrière atlantique, tandis que l’esclavage africain et les traites arabo-musulmanes sont plutôt incorporés au récit. C’est dommage pour le sultanat de Zanzibar qui est peu évoqué : il est vrai qu’à l’époque de la première édition, en 1995, on en parlait moins qu’aujourd’hui. Ces épisodes dramatiques ont profondément modifié l’évolution démographique, de même que la colonisation européenne qui constitue bien entendu une rupture majeure, mais après quatre cents pages consacrées aux temps antérieurs. Deux chapitres lui sont consacrés : l’un sur l’histoire de l’« invasion », l’autre sur les profonds bouleversements sociaux et culturels qui en ont résulté. Les trois derniers chapitres traitent de l’Afrique indépendante. Trois points sont privilégiés : le boom démographique qui constitue à partir du milieu du XXe siècle un défi majeur, la conquête politique de l’indépendance, et les aléas de l’effondrement progressif des États. Un chapitre est consacré à l’histoire de l’Afrique du Sud dominée par le racisme. Enfin, le dernier chapitre (nouveau) fait le point de la situation actuelle, au temps du sida (avec des précisions passionnantes sur l’histoire de sa diffusion) et de la mondialisation. On y retrouve le fil directeur des interférences migratoires et culturelles qui jalonnent cette histoire, où l’on pourra constater qu’on peut écrire une histoire de l’Afrique en longue durée vue de l’intérieur, de façon aussi approfondie que pour n’importe quelle autre histoire.


Catherine Coquery-Vidrovitch, historienne

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Tag(s) : #Histoire
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