l’Humanité des débats. Antilles
« La société guadeloupéennes’est émancipée » !
Par Patricia Braflan-Trobo, universitaire guadeloupéenne, spécialiste des conflits sociaux dans l’archipel
(*).
Comment expliquer le lien solide qui unit, à la
Guadeloupe, les luttes sociales et les problématiques liées à l’identité ?
Patricia Braflan-Trobo. Ce lien entre combat social et identité est consubstantiel à la société guadeloupéenne. Cette société s’est bâtie sur les principes de l’esclavage et de la colonisation.
L’esclavage a été aboli, la Guadeloupe s’est transformée en département en 1946, mais les positions sociales sont restées figées. La structure sociale moderne de la Guadeloupe est donc marquée
par cet héritage de l’esclavage et de la colonisation.
L’histoire de la Guadeloupe est scandée par d’importants mouvements sociaux, souvent férocement réprimés. Au regard de cette
histoire, quelle est la singularité du mouvement initié par le Liyannaj kont pwofitasyon ?
Patricia Braflan-Trobo. Ce mouvement que nous vivons actuellement est singulier du fait qu’il est mené par un collectif d’une cinquantaine d’organisations. C’est un fait complètement nouveau.
Il est inédit, aussi, par la population qu’il draine. Certaines manifestations de rue ont rassemblé jusqu’à cent mille personnes. Transposé en France, un tel niveau de mobilisation
correspondrait à des manifestations de dix millions de personnes. Les Guadeloupéens sont descendus nombreux dans les rues pour protester contre la cherté de la vie, mais aussi pour dénoncer de
profondes inégalités sociales et raciales.
Que pensez-vous de la thématique du « racisme anti-blanc » véhiculée par certains médias et
observateurs ?
Patricia Braflan-Trobo. Les individus qui véhiculent une telle interprétation ne savent manifestement rien de la Guadeloupe. Une certaine presse en France tente de mettre en scène un conflit
empreint de racisme, pour noyer le poisson. Cela relève du mensonge. Il n’y a pas de « racisme anti-blanc ». Ce que dénonce ce mouvement, c’est une politique d’exclusion systématique
des Guadeloupéens d’origines africaine et indienne des postes à responsabilité. Les grandes entreprises, comme l’État, sont responsables de ces processus d’exclusion. Aucun des chefs de
services de l’État n’est noir en Guadeloupe, sauf le directeur de l’ANPE. Prenons le préfet et l’ensemble de son cabinet : tous sont blancs. Tous les postes de pouvoir, de décision, sont
détenus, en Guadeloupe, par des personnes blanches. De ce fait, lorsqu’éclate une crise comme celle que nous venons de vivre, les oppositions sociales recoupent des oppositions raciales, qui,
j’insiste, ne relèvent pas d’un quelconque « racisme anti-blanc ».
Pour comprendre cette situation, il faut bien avoir en tête les politiques conduites en Guadeloupe depuis 1635,
depuis la colonisation, mais qui a perduré du fait d’une espèce d’apartheid social établi dans ces sociétés.
Comment expliquer l’intransigeance très forte du MEDEF et du gouvernement, qui ont longtemps joué la carte du
pourrissement ?
Patricia Braflan-Trobo. Il existe une véritable collusion, en Guadeloupe et en Martinique, entre l’État et le grand patronat blanc. La hiérarchie des entreprises dirigées par les békés, comme
celle des grandes sociétés françaises qui s’installent en Guadeloupe, est exclusivement blanche. Des ghettos blancs se sont formés en Guadeloupe. Ce patronat a toujours obtenu ce qu’il voulait
de l’État, qui a toujours fait preuve à son endroit d’un soutien indéfectible. En Martinique, il y a quelques années, la caste des békés a demandé et obtenu le renvoi d’un directeur du travail
qui avait le tort de faire trop bien son travail en contrôlant leurs entreprises. Malgré les protestations des syndicats, ce fonctionnaire a été rappelé en France. Si Yves Jégo a été rappelé
par Matignon, c’est précisément parce que les békés jugeaient qu’il commençait à à poser problème. Il y a ici une nette confusion des intérêts, dénoncée, d’ailleurs, par le Liyannaj kont
pwofitasyon et par le collectif du 5 février en Martinique.
Comment expliquer que les syndicats soient des repères aussi forts pour les Guadeloupéens, qu’ils aient tenu un rôle si important
dans l’histoire sociale de ce pays ?
Patricia Braflan-Trobo. Les syndicats représentent la seule force d’opposition dans ces territoires. Il n’existe pas actuellement, en Guadeloupe, d’opposition politique authentique. Entre l’UMP
et le Parti socialiste se jouent des oppositions absolument molles et endormies. Dans ce contexte, le collectif Liyannaj kont pwofitasyon s’est institué comme un contre-pouvoir à ces partis
politiques dominants. Les syndicats représentent le dernier rempart face aux dégradations que subissent les Guadeloupéens dans le travail et dans la vie quotidienne. En fait, ils sont les
derniers défenseurs de la population guadeloupéenne, même face aux élus locaux. La presse française a d’ailleurs très mal rendu compte de cet aspect du problème. Le collectif s’est aussi levé
contre les abus des élus locaux. L’opposition qui s’est constituée s’est élevée contre tous les systèmes de pwofitasyion, c’est-à-dire de surprofit, qui existent dans la société
guadeloupéenne.
De nombreux acteurs du mouvement, même parmi les plus jeunes, évoquent très souvent les évènements de mai 1967. Comment s’est transmise la mémoire de ces sanglants évènements, longtemps tenus sous silence par les autorités ?
Patricia Braflan-Trobo. Lorsque l’on redoute la transmission d’une mémoire, la dernière chose à faire est d’essayer de l’étouffer. Or c’est exactement ce qu’a fait la France avec les évènements de mai 67. Ce qui s’est produit à cette date n’est rien d’autre que le dernier massacre colonial perpétré par la France. Quatre-vingt-sept personnes ont été tuées. Ce bilan n’a été établi par la préfecture qu’en 1984. Jusque-là, le bilan officiel était de six morts.
Des victimes de la répression de 1967, toujours vivantes, commencent timidement, à témoigner. La France a toujours
refusé d’ouvrir ce dossier pour reconstituer précisément des faits longtemps occultés. Il n’y a jamais eu de commission d’enquête, alors même que des syndicalistes accusés de visées
indépendantistes ont été jugés. La France ne s’est jamais regardée en face dans cette histoire. D’où la forte revendication de vérité sur ces évènements qui ressurgit aujourd’hui. Ces
évènements ont profondément marqué la société guadeloupéenne. Ce ne sont pas des indépendantistes qui ont été tués. On a tiré à vue sur des anonymes alors qu’ils revenaient du travail ou
allaient faire leurs courses. Mai 67, pour nous, c’était hier.
Il y aura indéniablement un « avant » et un « après » la grève de 2009. Au-delà de l’issue des négociations,
quelles mutations ce mouvement a-t-il enclenchées dans la société guadeloupéenne ?
Patricia Braflan-Trobo. La société guadeloupéenne a connu, avec ce mouvement, une nouvelle forme de libération. On ne peut évidemment pas l’apparenter à la libération des esclaves. Mais c’est
une certitude, la société guadeloupéenne s’est émancipée. Elle a pris de la distance avec cette autorité française qui n’était contestée, jusqu’ici, que par les indépendantistes. Désormais, les
Guadeloupéens ont la conscience d’être victimes d’un système de super surprofitation tout à fait injuste, dont la perpétuation est permise par la complicité de l’État français. Lequel est
censé, en théorie, assurer l’égalité de tous les citoyens vivant sur son sol. Les Guadeloupéens ont décidé de dire stop. C’est un tournant. Grâce à ce collectif et au mouvement qu’il a initié,
il y aura, à l’avenir une opposition, un contre-pouvoir en Guadeloupe.
(*) Dernier ouvrage paru : Conflits sociaux en Guadeloupe. Histoire, identité et culture dans les grèves en Guadeloupe, Éditions
l’Harmattan,2007.
Entretien réalisé par Rosa Moussaoui
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