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Article paru le 28 février 2009 dans l'Humanité


l’Humanité des débats. Antilles

Antilles : « Une pleine réappropriation de l’histoire et du pouvoir » !



Par Jean-Pierre Sainton, historien, maître de conférences à l’université des Antilles et de la Guyane.


Ce mouvement n’est-il pas en train de faire éclater au grand jour la réalité des Antilles ?


Jean-Pierre Sainton. L’un de ses principaux mérites est de balayer une image idyllique et très superficielle des Antilles, celle d’un endroit où l’on se dore au soleil, où les gens touchent des sursalaires, où on vit très bien. Cette vision est en train d’éclater au profit de la réalité, celle de sociétés capitalistes, de sociétés de surprofits réalisés d’une part sur la consommation et d’autre part, au niveau politique, sur l’inexistence ou, tout au moins, l’inapplication du droit du travail et des droits sociaux. À cela s’ajoutent tous les dysfonctionnements dûs au placage de structures politiques inadaptées, qui ne sont pas issues du corps social. Ce qui est en train de se passer, c’est une sorte de révolution. Le peuple essaie de faire bouger dans ses fondements et de rénover très profondément l’organisation de toute la société guadeloupéenne.


Quelle est la place, dans le mouvement actuel, de l’histoire de cette terre qui a subi l’esclavage, le colonialisme ?


Jean-Pierre Sainton. Il faut se garder de simplifications abusives, mais elle est prégnante. Toute la société guadeloupéenne, comme toute la société antillaise, a été construite historiquement sur le modèle de l’implantation esclavagiste. Depuis l’abolition de l’esclavage, en 1848, les structures ont évolué, dans leurs formes, leurs modalités mais il y a une continuité à la fois sociologique et dans la représentation. Cela donne une société à deux vitesses où la richesse appartient principalement, mais pas uniquement, aux descendants des colons esclavagistes. Souvent d’ailleurs des colons venus de Martinique, car le capitalisme martiniquais a largement colonisé la Guadeloupe où les Blancs créoles étaient historiquement plus faibles. D’autre part, existe un phénomène de reproduction de la société et du pouvoir colonial classique. Tous les hauts cadres de l’administration, les cadres territoriaux et politiques sont français et métropolitains. Ce qui fait que le système politique n’est pas en prise avec la vie réelle et une grande majorité sociale se retrouve sans articulation avec le pouvoir de décision et de création des espaces économiques et culturels. À côté de structures très archaïques dans le domaine agricole apparaissent des phénomènes propres aux banlieues comme dernièrement ces incidents violents impliquant la jeunesse alors que le mouvement social est non violent et qu’il n’y a pas de grande ville. Et on trouve un marché captif de surconsommation en même temps que le non-respect du droit dans la plupart des entreprises guadeloupéennes.


Le mouvement apparaît très soudé avec une unité forte entre des secteurs pourtant très différents de la société : salariés de l’agriculture, fonctionnaires, petits patrons, intellectuels, syndicalistes, militants associatifs, culturels, etc. Comment l’expliquez-vous ?


Jean-Pierre Sainton. Le caractère inédit de ce mouvement tient précisément à cette unité. L’approfondissement depuis plusieurs années de la crise sociale a rapproché des associations, des mouvements culturels qui luttaient chacun de leur côté. Et les syndicats, dans l’unité, sont devenus la colonne vertébrale du mouvement. Cela a donné le concept très intéressant de « liyannaj », un terme créole qui signifie : attacher solidement comme un paquetage. Des revendications matérielles et morales touchant à la vie quotidienne, à la vie sociale ont été rassemblées dans un cahier de doléances du peuple guadeloupéen en même temps que des revendications fondamentalement politiques touchant aux structures mêmes de la société. Tout le monde peut se reconnaître dans leur pertinence et leur cohérence. Elles ne peuvent être désolidarisées l’une de l’autre. C’est la clé du succès de ce mouvement, de sa popularité. C’est ce qui fait qu’il peut être amené à se poursuivre au-delà des revendications immédiates comme les 200 euros.


Quels développements voyez-vous ?


Jean-Pierre Sainton. La Guadeloupe ne sera plus comme avant. Pas seulement en raison de l’amplitude du mouvement, mais à cause des bouleversements qu’il a créés. Il a montré l’absurdité du fonctionnement de la société, l’absurdité de la surconsommation. Et il a montré que d’autres possibilités existent. Depuis un mois les supermarchés sont fermés et personne n’est mort de faim. Les gens se sont tournés, de plus ou moins de bon coeur, vers les productions et marchés traditionnels. Psychologiquement aussi cela a été un choc énorme de voir que le préfet, la haute administration, l’État n’étaient pas en mesure de régler des problèmes qui, aux yeux de tous, apparaissaient évidents. Enfin les questions sont apparues dans leur complexité, leur profondeur. Le statut n’est pas en soi la solution. C’est une révolution de société qui est nécessaire, dans toutes ses articulations aussi bien traditionnelles que modernes. Par exemple, concernant l’agriculture, la baisse du prix des intrants est une revendication immédiate. Mais n’est-ce pas un développement endogène qu’il faut construire ? Les énergies renouvelables sont également au centre du débat. Dans la résolution de ces contradictions plusieurs problèmes sont posés. L’un historique, disons postcolonial, de révolution statutaire, les autres liés à la société de consommation postindustrielle. Et les gens en ont conscience. Le mouvement a donné aussi de la fierté. Son unité fait sa force et la confiance a changé de camp. Les gens se sentent capables d’affronter les problèmes. Par exemple cet après-midi je vais participer à une réunion inédite dans un quartier populaire de Pointe-à-Pitre entre des petits patrons guadeloupéens et des jeunes qu’on a appelés les « casseurs ». Et le LKP qui est à l’initiative a eu l’intelligence d’inviter aussi (viendront-ils ?) les grands patrons du MEDEF ? Ce mouvement bouge la société guadeloupéenne tout entière.


Comme historien, ne voyez-vous pas à travers cette expression de la fierté une sorte de réappropriation de leur histoire par les Guadeloupéens et donc aussi de la suite de cette histoire ?


Jean-Pierre Sainton. C’est une réappropriation pleine et entière de l’histoire, du territoire, de la culture, des espaces et du pouvoir. Pouvoir de de décider des orientations prises et pouvoir tout court. Dans les manifestations on entend chanter : « La gwadloup cé tan nou, la gwadloup cé pa ta yo, yo bisyon fé sa yo vlé, a dan péyi en nou. » Cela veut dire : « La Guadeloupe est à nous, la Guadeloupe n’est pas à eux et ils ne feront pas ce qu’ils veulent de notre pays, ou dans notre pays (on peut traduire des deux façons). » Certains ont dit que ces paroles étaient racistes. Dire que la Guadeloupe est notre patrie serait xénophobe, cela n’a pas de sens ! Le « yo » ne désigne pas seulement les Français, les étrangers, les colonialistes, mais également les Guadeloupéens bon teint qui ne tiennent pas compte de l’avis du peuple et veulent faire n’importe quoi de la Guadeloupe. Comme par exemple ce circuit de Formule 1 sur des terres agricoles, un projet aberrant qui a été cosigné par des maires. Le « nou » désigne bien le peuple guadeloupéen dans sa cohésion pluriethnique, métissée, dans sa cohésion sociale majoritaire. C’est une dimension identitaire qui peut mener très loin en termes de souveraineté populaire, mais la question purement politique ou statutaire n’est pas posée dans le mouvement. Ce n’est pas simplement une tactique, c’est dû à la dynamique même du mouvement populaire.


Entretien réalisé par Jacqueline Sellem

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Tag(s) : #Politique
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