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L’Université, la loi et la zone :

Une note de Jacques Broda

Professeur de sociologie
Université de la Méditerranée


22 février 2009

Je propose un découpage de l’Université en zones, cette vision, cette analyse nous aidera à comprendre ce que nous vivons, ce que nous luttons, ce que nous sommes ou voulons être. Cette grille de lecture, grille de combat, explique bien des difficultés à nouer les alliances, soulignent leurs fragilités, visent à leur dépassement par une haute conscience politique que qui nous sommes : un bien insécable, non marchand, inaliénable aux logiques tayloriennes de la soumission et de la dictature des marchés. La pensée (dans son métier), ne peut, ne doit, ni se normer, ni se soumettre, ni plier, elle en viendrait à renier sa propre essence, et avec elle celle de l’humanité.

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Qu’il s’agisse des enseignants-chercheurs (E-C), des personnels B.I.A.T.O.S, des étudiants, il existe trois zones, de la plus sécurisée à la plus précarisée je les nomme : Zone A, Zone B, Zone C. Elles ne sont ni étanches, ni homogènes, les circulations, passerelles sont possibles entre elles, le trait force le réel, mais il demeure dans son essence très proche de la réalité.

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Commençons par les étudiants, il y a la zone A, les héritiers de Bourdieu, pour eux les grandes écoles, les écoles privées, les concours, massivement ils sont issus des classes privilégiées, ils assurent la reproduction sociale et la reproduction du capital. Leurs études dans l’ensemble ne posent pas problèmes, au-delà du ‘stress’, et du malaise étudiant qui est transversal aux trois zones. Ils ont un appart, une bagnole, ils voyagent, ne connaissent pas l’angoisse de la nécessité.

La zone B, enfants des classes moyennes, et/ou des classes populaires en mobilité dite ascendante, ils ont réussi à passer les examens, les premières sélections, I.U.T. Ils vont rarement au-delà du master. Ils peuvent réussir socialement, on parle alors de ‘transfuge’, on les expose comme modèles ! Ils ont peu d’argent, suffisamment pour se payer un logement, en co-location. Ils travaillent l’été pour se payer une partie de leurs études. Un incident, une maladie, pour eux ou dans leur famille, un divorce peuvent les faire basculer dans la zone C.

La zone C, c’est la galère étudiante, le manque absolu, la nécessité, la privation, un sou est un sou. L’argent de la bourse ne suffit pas, ils travaillent, sont épuisés, et de fait échouent souvent. A force d’efforts, d’abnégation et de courage, certains réussissent à se hisser vers la zone B, exceptionnellement à la zone A. Très paradoxalement ces étudiants qui connaissent les conditions les plus dures, les plus précaires, se renforcent de l’idéologie dominante, ‘quand on veut on peut’, ‘c’est une question de volonté’, une partie de leur travail consiste à se désaffilier, s’identifier aux dominants, renier l’origine et la conscience de classe.

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Les zones A, B et C sont le précipité visible-invisible des rapports sociaux, et de leurs violences, à l’intérieur de chacune des zones, il y a trois zones. La zone A de la zone C peut passer vers la zone C de la zone B, rarement au-delà. En sens inverse des étudiants de la zone A de la zone B peuvent basculer dans la zone C de la zone B (accidents, divorces, licenciements, échecs…), ils peuvent aussi au prix d’efforts surhumains et d’endettement massif glisser vers la zone C de la zone A. On parlera d’égalité des chances !

Dans le mouvement actuel, dans les luttes actuelles les jonctions ont du mal à s’opérer, mais elles s’opèrent, la lutte est une école, la lutte transforme, sur un fond d’angoisse massive pour tous les étudiants. Angoisse massive quant à l’emploi, au devenir, aux métiers, à la valeur du diplôme, ‘à gagner sa vie’, ‘au choix de métier’, à vivre.

Les étudiants ont bien compris que la loi L.R.U, en jouant la concurrence et le capital, plombe leur avenir, ils ont compris qu’ils n’ont plus de filet de protection si le service public d’enseignement s’effondre, ils ne seront plus livrés qu’à leur condition sociale d’origine, leurs galères sans avenir, pour eux et pour tous. La conscience de classe travaille les trois zones étudiantes, ceux de la zone B, sont plus à l’initiative sur la radicalité (retrait de la loi L.R.U, non au rapport Lambert, plus de gratuité…)

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Le décret concernant le statut des enseignants-chercheurs nous offrent une caricature des trois zones enseignantes.

La zone A, celle des super-chercheurs, qui feront quasiment ce qu’ils voudront, de la recherche, approfondie, auront des moyens, des avantages ce qui fera autant de postes C.N.R.S en moins. Cette zone elle existe déjà, il s’agit des collègues, dont je fais partie, protégés, publiants, enseignants, bénéficiants de bonnes conditions de travail, pour ceux d’entre nous qui sont proches des pouvoirs des avantages, des réseaux, des possibilités, une carrière. Beaucoup ont vu dans la loi L.R.U une consécration, la réalisation d’un vœu managérial, conduire l’Université comme une entreprise capitaliste, avec un D.R.H, des financements privés, une autonomie, un boss, des entreprises sous-traitantes, et des intérimaires, là-bas loin au bout de la chaîne.

(Ce modèle : firme motrice, sous-traitant, intérimaires est le type managérial dominant, écrasant, depuis quarante ans. Il commence à structurer l’université avec un développement sans précédent de la précarité. Son explosion prévue dans la L.R.U pour les enseignants et les B.I.A.T.O.S.S.)

La zone B des enseignants-chercheurs, ils font 192 heures, normal, ils assurent, leur métier, certains peuvent passer en zone A, s’ils sont performants, se consacrent à la recherche, sont dans les bons réseaux, publient dans les revues anglo-saxonnes, connaissent des collègues de la dite zone. Les autres, plus attentifs aux étudiants, aux tâches administratives, petites mains de l’enseignement supérieur, soient le demeurent, soit peuvent basculer dans la zone C, si leur évaluation est jugée insuffisante, par le bureau du criblage, l’A.E.R.ES.

La zone C, elle existe déjà, ceux sont les vacataires, ceux qui courent à droite à gauche, font un nombre important d’heures en vacations, parce qu’ils n’ont pas de poste, espèrent en avoir un pour passer dans la zone B, ou renoncent, restent dans la zone C. On les appelle les vacataires historiques. Ils risquent de ‘gicler’, si les enseignants-chercheurs non performants font 1.607 heures (sur la base de 35 heures par semaine), ou 380 heures, il s’agit là de la dernière proposition.

Tous à des degrés divers sont engagés dans le mouvement, comme pour les étudiants, la zone B est plus représentée dans sa radicalité. La zone C est plus réservée, elle a tout à perdre et tout à gagner. Ici encore, nécessité fait loi.

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On le sait les lignes bougent quant les trois s’unissent et poussent le mouvement dans la pluralité de ses composantes, et dans l’unité des revendications et des mots d’ordre. Aujourd’hui, 15 février 2009, l’unité, la convergence se réalisent dans un geste historique, où la logique même du fonctionnement risque d’être remise en cause.

Risque. Encore un effort pour aller au bout de la folle rationalité de l’exclusion universitaire compétitive, pour aller vers une nouvelle logique de la coopération et de l’émancipation, c’est-à-dire l’éradication à terme des critères marchands et/ou quantitatif de l’évaluation. Il s’agira alors d’une révolution culturelle, qui fera par exemple de l’université qui efface les zones, co-opère, assure aux étudiants les parcours les plus sécurisés, les plus formateurs, émancipateurs, en identités et en santé, un pôle d’excellence. Celle qui assurera à tous : enseignants-chercheurs, B.I.A.T.O.S.S et étudiants une sécurité emploi-formation long life. Celle qui est préconisée par l’économiste communiste : Paul Boccara.

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Quant aux personnels, les catégories de leur classement sont A, B, C, elles répondent aux critères des zones évoquées plus haut.

Zone A, sécurité relative, compétences, promotions, qualifications, formations ; Zone B, personnel administratif et technique, assurent l’essentiel du travail de gestion, de secrétariat, laboratoires, petites mains, encore protégées par le statut. Catégorie C et Zone C, c’est la précarité, la non promotion, CDD, salaires de misère…

Cette catégorie est en voie d’extinction ! Le but est de faire sous-traiter les travaux (nettoyage, entretien) et/ou d’embaucher directement des intérimaires.

Le fractionnement des collectifs de travail, la fragilité des statuts, écrasent les solidarités et les consciences de la nécessaire organisation de luttes. Demeure une conscience de classe, elle ne s’exprime pas dans l’action, mais dans la discussion parfois, la plainte et la souffrance.

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La loi L.R.U et le décret qui l’accompagne visent à l’explosion du statut de la Fonction Publique, filet protecteur à l’intérieur des zones, sa destruction fragilisera encore plus chacun, elle rendra impossible les glissements de l’une à l’autre, qui nous maintiennent dans l’illusion d’une relative démocratie sociale.

La loi L.R.U révèle à tous la cruauté des rapports sociaux, et leur nécessaire transformation. On le sait, on le voit, rien n’est possible sans l’alliance des trois zones dans la catégorie, et pour les catégories entre elles. Ce front uni, ce front commun descend dans la rue. Il avance des mots d’ordre unificateur. Non pas la défense du service public, mais la promotion du service public, non pas la lutte contre la précarité, mais la nécessaire sécurité emploi-formation, non pas la concurrence mais la mutualisation et la co-opération.

Cette lutte sans précédent, nous oblige à penser le monde, et notre être au monde en termes nouveaux, d’alliances et de promotion d’une autre rationalité, d’une autre logique, à tendre vers l’effacement des zones et non leur renforcement mortifère.

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Chacun en a-t-il conscience dans l’âpreté du bras de fer que nous conduisons, dans la violence souterraine que nous transformons en sublimation symbolique et politique ? Certains pensent que l’on peut s’arranger, que l’on peut négocier, que dans la loi, on trouvera des accommodements, une charte !

L’avenir d’une illusion, la loi L.R.U aura -peut-être- vécu deux ans à tout casser, naît aux forceps elle est en train de disparaître dans la tempête de nos révoltes. Il nous faut maintenir le cap, demander l’abrogation du décret et de la loi. Pour cela l’alliance avec les étudiants est vitale, cruciale. Elle doit se réaliser sur des bases claires et une stratégie de luttes qui ne sacrifient pas le long terme au court terme, tout en capitalisant les acquis. A nous d’inventer…


http://www.bdr13.pcf.fr/Une-note-de-Jacques-Broda.html
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Tag(s) : #Education
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