Face à la crise
Guadeloupe : Aujourd’hui ressurgit cette volonté de nous réapproprier notre pays et ce que nous sommes » !
Quelle impression vous a laissée la première rencontre avec le secrétaire d’État à l’Outre-mer, Yves
Jégo ?
Félix Fémlin. Il a fait montre d’une certaine écoute. Il a enfin pris la mesure de l’ampleur du mouvement, de la situation réelle de la Guadeloupe. Le gouvernement est pris dans de nombreuses
contradictions. Il est en difficulté sur d’autres fronts. Ne pouvant répondre aux aspirations que nous exprimons, il cherche une voie pour sortir de cette crise. Quoi qu’il en soit, l’urgence,
pour nous, reste celle de réponses concrètes sur le pouvoir d’achat. Il y a à la Guadeloupe une mafia organisée. Avec la complicité des administrations de l’État, un certain patronat, installé
ici, s’accapare le pays et en fait une zone de non-droit.
Comment appréciez-vous les premières annonces sur le gel des loyers HLM, le RSA, la baisse de 10 % sur les produits de première
nécessité ?
Félix Fémlin. Annoncées avant l’ouverture des négociations, ces mesures relèvent d’une tactique politique visant à désamorcer le mouvement de contestation. Elles ne règlent pas le fond du
problème. Dans l’immédiat, nous attendons des réponses sur la hausse des salaires et des minimas sociaux. Avec 60 000 érémistes, 40 000 chômeurs, près de 20 000 personnes vivant au-dessous du
seuil de pauvreté, c’est la majorité de la population qui est concernée.
Au-delà de cette urgence, nous attendons des réponses de moyen et de long terme. Nous avons écouté avec attention la
proposition d’un « Grenelle de la Guadeloupe ». La démarche du gouvernement reste encore floue, mais nous avons, quant à nous, une vision très claire de ce que devrait être
l’organisation de la société guadeloupéenne . Il faudra sortir de ce que nous avons appelé « pwofitasyon », cette exploitation capitaliste outrancière, mais aussi de la domination
coloniale qui nous lie à l’État Français, quelle que soit la couleur des gouvernements en place.
Quels sont les ingrédients du dynamisme et de l’unité de ce mouvement ?
Félix Fémlin. C’est le produit de l’histoire sociale de la Guadeloupe. Et paradoxa-lement, de nos échecs respectifs. Les organisations à l’origine de ce mouvement, aujourd’hui rassemblées, se
sont souvent opposées, divisées par le passé. Mais aujourd’hui, la réalité sociale nous oblige à nous unir, à débattre, à nous concentrer sur le fondamental : cette urgence sociale.
Lyannaj Kont Pwofitasyon n’est rien d’autre que le surgissement de ce que le peuple porte en lui-même. Cela dépasse les questions économiques et sociales. La problématique posée aujourd’hui est
celle d’un pays Guadeloupe à construire. Dans le cadre de rapports coloniaux qui perdurent, ce peuple a été étouffé, spolié, nié dans son existence. L’assimilationnisme a nié notre identité,
notre originalité. Nous avons vécu cela dans notre chair. Aujourd’hui ressurgit cette volonté de nous réapproprier notre pays et ce que nous sommes.
Entretien réalisé par Rosa Moussaoui
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