L’invité de la semaine
Stéphane Sirot historien, spécialiste des mouvements sociaux et du syndicalisme (*).
Que s’est-il passé le 29 janvier ?
Il ne s’est pas passé grand-chose le 29 janvier, si l’on en croit le pouvoir. Les manifestations n’auraient été
qu’un exutoire des angoisses ambiantes ; elles mériteraient pour toute réponse une réunion à l’Élysée aux odeurs de chloroforme.
Le président et sa majorité courent un risque inédit à répondre avec leur autisme habituel à la journée d’action de jeudi dernier. Ce qui s’est passé est à plus d’un titre marquant et crée une situation nouvelle.
D’abord, l’ampleur même de la mobilisation rompt avec celle des grèves rituelles de 24 heures qui, depuis le mouvement de 2003 sur les retraites, parvenaient de plus en plus péniblement à rassembler les salariés. Il a été ainsi possible de mesurer concrètement que la crise a changé la donne en profondeur.
La participation bien plus massive qu’à l’accoutumée du secteur privé est aussi un élément nouveau majeur. Les fonctionnaires n’étaient pas seuls dans la rue. Une sorte de jonction dans la lutte a commencé à s’opérer, complétée par le soutien massif de l’opinion, plus portée ces dernières années à réclamer un service minimum qu’à soutenir l’action syndicale.
Ce 29 janvier a montré d’autre part qu’un mouvement puissant et durable à caractère interprofessionnel est de nouveau possible. Là encore, la conjoncture y est pour beaucoup. Elle rappelle cruellement que, malgré l’éclatement des statuts, le salariat est une condition commune, particulièrement en temps de crise. Chacun peut en effet s’apercevoir que les menaces sur l’emploi, la pression sur les salaires, la baisse du pouvoir d’achat rangent ceux qui vivent de leur travail dans un même camp qui, malgré les discours consensuels, ne peut être le même que celui des détenteurs du capital.
Là réside d’ailleurs un dernier grand enseignement de la semaine passée. Les discours tenus par les élites politiques et économiques depuis une trentaine d’années se sont brisés sur l’écueil des réalités mises à nu ; ils font de moins en moins de dupes. Il n’y a plus d’argent dans les caisses, les droits sociaux coûtent trop cher et il ne faut pas creuser les déficits, nous disait-on. La crise financière s’abat sur la planète et voici que les gouvernements déversent en catastrophe des flots de milliards et agrandissent allègrement le trou des déficits !
Le gouvernement devrait se méfier. Les accès de fièvre sociale, marque de fabrique de notre histoire, auparavant espacés (1953, 1968, 1995 pour ne prendre que le dernier demi-siècle) se succèdent à un rythme qui tend à devenir triennal : 2003, 2006… 2009 ?
Il n’y a évidemment là rien de mécanique, mais à force de faire la sourde oreille aux cris qui montent des lieux de
travail, le pouvoir politique s’expose à des mécontentements qui finissent parfois par
exploser.
(*) A notamment publié : la Grève en France (Odile Jacob, 2002) et les Syndicats sont-ils conservateurs ? (Larousse, 2008).
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