Spécial Etats-Unis
Obama. Immigration : quelle place pour les douze millions de
sans-papiers ?
Parmi les grands défis que devra affronter la nouvelle administration Obama, celui de la « réforme de
l’immigration » risque d’être l’un des plus difficiles. D’autres problèmes d’une extrême
urgence (la récession, la crise au Moyen-Orient, etc.) pousseront sans doute l’équipe Obama à attendre quelques mois avant de s’attaquer à ce dossier, mais elle ne pourra pas attendre très
longtemps.
De quelle réforme va-t-il s’agir ?
Ce sera en gros la même que George W. Bush avait appelée de ses voeux dès janvier 2001 mais qu’il n’a pas réussi à obtenir en huit ans. Il s’agirait de mettre en place un système de
réglementation de la main-d’oeuvre étrangère, notamment mexicaine, en prévoyant un contrôle administratif des séjours en fonction des emplois disponibles dans des secteurs économiques
déterminés. Les syndicats et les mouvements de défense des droits des immigrés se méfient de ce type de projet, mais ils seront peut-être prêts à accepter un plan de ce genre sans trop
protester, en échange d’une politique de régularisation bénéficiant aux 12 millions de sans-papiers que comptent les États-Unis, la majorité venant du Mexique et de l’Amérique
centrale.
Pourquoi Bush a-t-il échoué à plusieurs reprises dans sa quête d’une loi sur l’immigration ?
En comprenant les raisons de cet échec on saisira mieux les difficultés auxquelles son successeur est confronté. Premièrement, des négociations très avancées entre l’administration Bush et le
Mexique, visant un accord sur la gestion de la main-d’oeuvre, ont été stoppées net à cause de la panique sécuritaire post-11 septembre 2001. Deuxièmement, le secteur de la droite qui refuse
toute nouvelle immigration, illégale ou légale, a pris l’ascendant au sein du Parti républicain, notamment à partir de 2005, au point de déborder Bush sur sa droite et l’obliger à battre la
retraite sur cette question.
La droite anti-immigration s’oppose non seulement avec véhémence à tout projet de régularisation, elle diffuse aussi à grande échelle ses propres conceptions en matière d’immigration, transformant en sens commun l’idée selon laquelle les sans-papiers, ayant violé la loi, doivent par conséquent être traités comme des criminels et expulsés, quelle que soit leur situation familiale ou la durée de leur séjour.
Ce sens commun répressif a servi de justification à beaucoup d’initiatives locales, dans la région frontalière du Sud-Ouest et ailleurs, pour sévir contre les sans-papiers, voire contre tous ceux qui « ressemblent » à des immigrés, de la part de pouvoirs locaux qui ont souvent outrepassé leur autorité constitutionnelle en la matière. Quant aux autorités fédérales, depuis 2006 ils multiplient les raids dans les lieux de travail et les expulsions en masse, notamment là où les travailleurs tentent de s’organiser.
Pour être en mesure d’avancer vers une gestion plus stable et rationnelle du travail des étrangers selon les
critères des entrepreneurs qui les emploient, l’équipe Obama devra malgré tout proposer une solution aux millions de sans-papiers. Les mouvements de défense des droits des immigrés et leurs
alliés des syndicats ou des églises le savent et ne perdent pas leur temps : une manifestation est prévue à Washington dès le 21 janvier, au lendemain de la cérémonie d’investiture avec
pour grands mots d’ordre : « régularisation pour tous », « halte aux raids ».
L’administration Obama rompra-t-elle avec la ligne répressive de l’administration Bush finissante ?
Les militants ont quelques raisons d’espérer, en pensant aux déclarations de campagne d’Obama (« Nous voulons augmenter le nombre d’immigrés légaux, aider les familles à rester
ensemble… ») mais ils n’oublient pas que le même candidat a déclaré que les sans-papiers, pour être régularisés, devront « faire la queue derrière les autres qui attendent, payer une
amende »… et qu’il faut à tout prix « protéger notre frontière » avec « plus de personnel, d’infrastructure et de technologie ». À l’évidence une partie du sens commun
anti-immigré a été intériorisée par les démocrates, si bien que dans les mois qui viennent, dans ce domaine comme dans d’autres, une bataille va avoir lieu pour l’« âme » de
l’administration Obama.
Par Jim Cohen, universitaire (département de science politique, Paris-VIII)
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