histoire
La démocratie, conscience du prolétariat
En s’érigeant contre le « révisionnisme », Rosa Luxemburg soulignait tout le potentiel libérateur du communisme.
Le nom de Rosa Luxemburg est communément associé au rejet d’un certain dirigisme politique, à une conception
spontanéiste de la révolution. Cette approche très générale ne peut suffire à caractériser la pensée de la révolutionnaire marxiste. Si celle-ci insistait bien sur la nécessité pour la
social-démocratie de toujours coller au mouvement des masses, ce n’était pas au nom d’un quelconque anti-intellectualisme, d’une apologie de l’action comme substitut possible à la réflexion et
au combat idéologique. Ce genre d’approche, Luxemburg l’abandonne volontiers à l’anarchisme et, surtout, au « révisionniste » Bernstein, avec lequel elle polémique directement.
« Le but final, quel qu’il soit, n’est rien, le mouvement est tout », affirme ce dernier. « Le but final du socialisme est le seul élément décisif distinguant le mouvement
socialiste de la démocratie bourgeoise et du radicalisme bourgeois », rétorque Rosa Luxemburg dans Réforme sociale ou révolution ? Si la classe ouvrière doit être abordée comme
« spontanément révolutionnaire », c’est uniquement dans la mesure où elle fait au quotidien l’expérience de la dictature capitaliste. La valorisation de ce trait a pour arrière-plan
la lutte contre les « bureaucrates amoureux des schémas préfabriqués », échafaudant de toutes pièces des plans de combat auxquels les masses n’auraient plus qu’à se conformer. Cette
lutte acharnée n’enlève rien au rôle fondamental de la social-démocratie, « avant-garde la plus éclairée et la plus consciente du prolétariat », qui doit « devancer le cours des
choses, chercher à le précipiter » (1). Autrement dit, la social-démocratie doit porter le but final socialiste, et donc analyser la société capitaliste du point de vue de la société sans
classes à venir. « C’est précisément et uniquement parce que Marx considérait l’économie capitaliste tout d’abord en tant que socialiste, c’est-à-dire du point de vue historique, qu’il put
déchiffrer ses hiéroglyphes » (2), fait valoir Rosa Luxemburg. Dans sa polémique avec Bernstein, elle n’a de cesse de développer à son tour le point de vue historique marxien. Elle porte
notamment le fer sur les crises économiques, soulignant leur lien organique au capitalisme, tandis que son adversaire les conçoit comme de simples « désordres », venant contrarier de
l’extérieur le système capitaliste. Cette inscription de Luxemburg dans ce que d’aucuns appelleront « l’orthodoxie » marxiste a ceci de particulier qu’elle conduit, à rebours d’autres
orthodoxies liées à l’histoire du mouvement ouvrier, à valoriser l’intervention directe des masses, et même à considérer le prolétariat comme dépositaire de la démocratie. « C’est
seulement en luttant pour la démocratie et en exerçant ses droits que le prolétariat prendra conscience de ses intérêts de classe et de ses tâches historiques » (3), affirmait ainsi la
révolutionnaire. Face au tournant autoritaire que prend le capitalisme actuellement, avec le sarkozysme en France ou le berlusconisme en Italie, la pensée de Rosa Luxemburg mérite sans doute
d’être revisitée.
(1) et (3) Grève de masse, parti et syndicats (1906).
(2) Réforme sociale ou révolution ? (1898).
Laurent Etre
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