Face à la crise
Des clés pour comprendre : La réserve fédérale et le dollar !
Par Pierre Ivorra, économiste
Il y a un certain aveuglement à affirmer que la crise actuelle ne serait qu’une crise de plus du système capitaliste, comme il y en a eu dans le passé, qu’il n’y a en quelque sorte rien de
nouveau sous le soleil. Ce n’est pas voir la profondeur, la violence particulières de la crise que nous vivons, son originalité et aussi, surtout, tout ce qu’il y a de nouveau dans les
tentatives des États et des institutions des grands pays capitalistes développés pour tenter d’éviter l’effondrement des marchés. Il y a dans ces initiatives publiques bien des aspects inédits
qu’il serait vain d’ignorer.
Il en va ainsi des récentes décisions de la Réserve fédérale américaine (la Fed, en raccourci), la banque centrale des États-Unis. Son gouverneur, Ben Bernanke, nommé à ce poste en février 2006, est le grand spécialiste mondial de la déflation, c’est-à-dire des situations de crise qui se caractérisent par une baisse généralisée des prix des biens et des services, le plus souvent dans un contexte de recul de l’activité, de montée du chômage et de pression sur les salaires. De manière prémonitoire, dans son dernier livre (1), l’économiste communiste Denis Durand rappelait bien avant la crise actuelle l’aspect novateur des propositions de Ben Bernanke pour faire face à ces situations.
La Fed, sous sa direction, a baissé à dix reprises les taux d’intérêt depuis l’été 2007. Le procédé est classique, on baisse le loyer de l’argent avec un double objectif : réduire le coût du crédit pour les banques et les entreprises afin de relancer l’investissement et la croissance ; redynamiser les marchés financiers, sachant que la baisse des taux peut avoir un effet mécanique à la hausse sur la valeur des titres, actions et obligations en circulation. Aujourd’hui, ces taux sont très voisins de zéro et le crédit de la Fed aux banques est gratuit.
Dès 2002, Ben Bernanke proposait en cas de crise de ce type d’enfreindre toute une série de règles et d’interdits traditionnels limitant les initiatives des banques centrales. Les conseils d’administration des multinationales, les spéculateurs en rêvaient, Bernanke l’a fait : actuellement la banque centrale américaine en est venue à financer directement des entreprises et n’exclut pas par exemple, afin de faire baisser les taux d’intérêt de long terme, de racheter des bons du Trésor lors de leur émission, c’est-à-dire de financer directement l’État américain, activant de fait… la planche à billets.
Même si le gouverneur de la Fed fait cela afin de restaurer la rentabilité des capitaux, il y a dans ses initiatives à la tête de l’une des institutions financières les plus prestigieuses au monde la reconnaissance du besoin pour une banque centrale de pratiquer une politique monétaire audacieuse et différenciée. Il y a en germe la reconnaissance de la légitimité d’une certaine sélectivité du crédit.
D’autres initiatives ailleurs dans le monde montrent que dans la crise les conditions mûrissent pour la recherche d’alternatives émancipatrices au capitalisme en crise. Sans doute faut-il être particulièrement attentif aux tentatives engagées par des États, en Asie avec la Chine, le Japon et d’autres, en Amérique latine, avec la Banque du Sud et le Venezuela, l’Argentine, le Brésil… qui s’efforcent avec plus ou moins de détermination d’établir des liens de coopération pour commencer à s’émanciper de la domination du dollar.
Sans aucun doute, l’élection d’Obama, qui constitue en soi un événement sans précédent, doit être située dans ce mouvement. On cherche de différents côtés
à faire du nouveau, souvent pour maintenir l’ancien, mais, qui sait, il est possible aussi que dans tout cela du nouveau tout à fait nouveau parvienne à faire son chemin.
(1) Un autre crédit est possible ! de Denis Durand. Éditions Le Temps des cerises, 2005.
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