Athènes, carrefour de toutes les colères !
Grèce . La tension reste omniprésente dans le pays. Foule et immense émotion hier à l’enterrement de l’adolescent assassiné par la police. Grève générale aujourd’hui.
Athènes, envoyé spécial.
Ils étaient plusieurs milliers, hier, devant le cimetière de Paléo Faliro, une banlieue de la capitale grecque proche du grand port du Pirée. Jeunes et vieux réunis pour rendre un dernier
hommage à Alexandro Grigoropoulos, quinze ans, dont la vie a été arrêtée net par un policier qui lui a logé une balle dans le coeur, samedi soir. Dans tout le pays, les collèges et les écoles
étaient fermés en signe de deuil, alors que la veille une manifestation avait eu lieu à l’appel du Parti communiste grec (KKE). Alors que le cercueil blanc sortait de la petite église, les
applaudissements ont crépité, comme le veut la tradition orthodoxe, et puis quelqu’un a lancé : « Athanatos », « Immortel », immédiatement repris par des milliers de
voix. « Alexi zeis esi mas odigis » (Alexis, tu vis. Tu nous guides), a crié un autre, lui aussi suivi.
« nous sommes préoccupés par l’avenir des jeunes »
De la rage, des poings qui se serrent, des larmes qui coulent et ce cri : « Flics, cochons,
assassins ! » Nikos, soixante-douze ans, a tenu à venir parce que « c’est un acte ignoble. Comment une chose pareille peut arriver ? Ça me fait penser à la période de la
dictature militaire. » Maria, venue avec sa fille guère plus âgée que l’adolescent abattu, demande : « Est-ce qu’on a la démocratie dans notre pays en ce moment ? »
Elle poursuit : « Nous sommes tous touchés parce que nous sommes préoccupés par l’avenir des jeunes, même si notre génération a plus pensé à gagner de l’argent. » À ses côtés,
Natacha explique : « Les gens sont opprimés, c’est pour ça que leur rage éclate. Parfois, on ne peut pas contrôler cette rage. Cette mort doit servir à ce que les gens se réveillent,
qu’ils ne s’assoient plus sur leur canapé à regarder des feuilletons débiles. »
Le mouvement social pourrait bien prendre le relais des manifestations qui se déroulent chaque jour depuis la mort de l’adolescent. La Grèce est d’ailleurs paralysée aujourd’hui par une grève
générale lancée par plusieurs syndicats, signe du malaise social existant depuis des mois, mais signe aussi du malaise politique persistant. L’assassinat d’Alexandro Grigoropoulos a mis le feu
aux poudres. La colère qui s’amoncelait, particulièrement chez les jeunes, a aussitôt éclaté, emportant sur son passage les symboles d’une société qui ne leur laisse que peu de place. « Ce
qui s’est passé est la goutte qui fait déborder le vase, expliquent Dimitra et Krisenti, vingt et un ans, étudiantes en physique et en informatique. De toute façon, les diplômes ne servent à
rien, puisqu’on ne trouve pas de travail. Et il y a beaucoup de pauvreté. Il faut se révolter. »
Sur les avenues qui jouxtent le parlement et sur la place Syntagma, l’air est irrespirable, saturé de gaz lacrymogènes tirés sans retenue par les forces anti-émeutes qui se sont déployées. Même
les deux gardes en tenue traditionnelle grecque, si chers aux touristes, pendant athénien des horse-guards britanniques qui gardent Buckingham à Londres, ont été doublés par deux solides
gaillards en treillis-rangers. Du lourd. En face, quelques dizaines de jeunes continuent de démonter le trottoir de marbre pour trouver des projectiles à balancer. Jusque dans le quartier chic
de Kolonaki et à l’orée de la Plaka où les carcasses carbonisées de voitures, les alignements de vitrines brisées, les magasins incendiés et les tas de poubelles fumantes attestent aussi de la
rage des contestataires, parfois débordés par des provocateurs, pourtant aisément repérables.
Déstabilisation et faiblesse du gouvernement
Le premier ministre, Costas Caramanlis, a averti qu’il n’y aurait aucune indulgence envers les émeutiers. « Personne n’a le droit d’utiliser cet incident tragique comme alibi pour des
actes de violence brutale, pour des actes contre des innocents, leur propriété et contre toute la société et la démocratie », a-t-il souligné, au sortir d’une réunion d’urgence avec le
président grec Karolos Papoulias. Mais cet appel cache mal la déstabilisation et la faiblesse d’un gouvernement qui ne doit sa majorité qu’à un siège. Le président du groupe parlementaire de la
gauche dite radicale, Syriza (anciennement Synaspismos), Alecos Alavanos, estime que « le gouvernement est largement responsable, étant donné que, par ses actions et ses négligences, il
accentue l’arbitraire des forces de répression et laisse se développer un climat de haine et de provocation ». Pour la Confédération générale des travailleurs de Grèce (GSSE), « les
agressions contre les droits démocratiques, sociaux et du travail exigent une participation massive à la grève générale, qui sera la réponse des travailleurs à toutes les formes de violence, à
la politique anti-emploi, aux licenciements et au chômage ».
Pierre Barbancey
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