« Impossible de soigner sans soignants » !

Santé . À l’hôpital du Havre, un plan de suppression de 800 emplois, sous prétexte de résorber le déficit, se heurte à une large mobilisation des soignants, des médecins, des usagers et des élus.
Le Havre (Seine-Maritime), envoyée spéciale.
« Défendre l’emploi à l’hôpital, c’est une question de survie pour nous personnels soignants, mais aussi pour les patients. Des patients sans soignants, on n’a jamais vu ça. » Infirmière dans le service de santé mentale de l’hôpital du Havre (Seine-Maritime), où se prépare un vaste plan de restructuration, Agnès fait partie des 3 000 manifestants qui ont défilé samedi dans les rues du centre-ville. Une manifestation ouverte par plusieurs centaines de salariés de l’usine Renault de Sandouville, où 1 000 emplois doivent être supprimés, suivis de nombreux sous-traitants. Ceux de Plastic Omnium notamment. « La situation est très critique », alerte Ludovic Mius, délégué CGT du site. L’usine pourrait fermer ses portes d’ici peu, laissant sur le carreau quelque 230 salariés. Déléguée CGT de Faurecia, où un plan social prévoit le licenciement de 163 personnes, Christèle Sery, elle, est particulièrement remontée : « On en a marre. On ne va pas se laisser faire », lâche-t-elle. À la suite, défilaient les salariés de l’usine Total, de la centrale EDF mais aussi des agents de la fonction publique, sans oublier de nombreux élus de gauche. « On est tous concernés par l’emploi », témoigne ainsi Marie-Hélène Alliard, enseignante rééducatrice dans un réseau d’aide, secteur que le gouvernement veut supprimer.
Mais côté fonction publique, ce sont surtout les agents hospitaliers qui ont tenu le haut du pavé, soutenus par les syndicats et associations d’usagers. « Je travaille depuis vingt ans à l’hôpital. Jamais je n’ai vu ça. En cherchant à faire des économies sur le personnel, on brade l’hôpital public au profit du privé. On oublie que notre mission, ce sont les patients », insiste Christophe Argentin, infirmier psychiatrique et maire de la ville voisine de Rouelles, qui s’inquiète des conséquences sur le bassin économique havrais (450 000 habitants), déjà très fragilisé.
Un déficit chronique
Mais que se passe-t-il exactement à l’hôpital du Havre ? Il souffre tout bonnement de la même maladie que la plupart des établissements hospitaliers : un déficit chronique. De 13 millions d’euros en 2007, le déficit prévisionnel 2008 est estimé à 24 millions d’euros. Un déficit endémique, aggravé par la tarification à l’activité (T2A). La direction du groupe hospitalier du Havre a présenté en juin dernier un plan de retour à l’équilibre. Plan qui « donnait la part belle aux recettes plutôt qu’aux suppressions d’emplois », explique la direction de l’hôpital. D’ici à fin 2008, 150 postes auront en effet été supprimés dans le cadre d’un plan de départs volontaires.
Pas assez, selon l’Agence régionale de l’hospitalisation, qui a demandé un audit à la Cour des comptes, estimant que l’hôpital n’allait pas assez loin dans la maîtrise des charges et la réduction des postes. Résultat, un rapport présenté en octobre dernier préconise la suppression de 540 équivalents-temps plein, « soit près de 800 emplois sur 4 000 », calcule Philippe Le Corre, délégué CGT de l’hôpital.
Cette recommandation a mis le feu aux poudres. « Il est impossible de soigner sans soignants. C’est l’offre de soins publique du bassin havrais, secteur qui cumule les records de surmortalité, qui sera touchée », dénonce le syndicaliste. C’est d’autant plus grave, surenchérit Pierre Cueille, délégué SUD santé, que « la démographie médicale est ici en crise et le privé en pleine ascension ». Allusion à la construction, dans le même secteur, d’un hôpital privé du groupe Générale de santé. « Si on avait voulu plomber l’hôpital public, on ne s’y serait pas pris autrement », estime pour sa part M. Lours, le délégué CFDT.
Erreurs de calcul
Face à la saignée préconisée, les médecins sont eux aussi sortis du silence. « Il est inacceptable d’écraser le personnel et de faire payer aux malades les erreurs de gestion », s’indigne le docteur Charles Zarnitsky, initiateur du collectif des médecins de l’hôpital. Dans l’établissement, 53 praticiens ont signé l’appel national « Pour sauver l’hôpital public » du professeur Grimaldi, de l’hôpital Pitié-Salpêtrière, à Paris. « On n’est pas contre une réorganisation. Mais ça ne peut se faire en diminuant la puissance de l’hôpital et le personnel soignant. »
Et même le directeur de l’établissement, coincé entre la mise en demeure d’un retour à l’équilibre d’ici à 2012 et la mission de service public hospitalier, « conteste la pertinence » et parle « d’erreurs de calcul » du rapport de la Cour des comptes. « La question de baisse d’effectif n’a aucun sens en soi. Il faut partir des besoins de santé pour chiffrer les effectifs et, ensuite, trouver quels sont les moyens de financement », expose Philippe Paris. « On aboutira à des baisses d’effectifs, c’est sûr, mais pas dans les niveaux affichés », assure-t-il. En revanche, il estime nécessaire la remise à plat de l’accord de réduction du temps de travail. Un sujet qui coince dur avec les représentants du personnel.
Un nouveau plan de retour à l’équilibre doit être présenté début décembre. D’ores et déjà, la direction estime que le déficit devrait être moindre que prévu grâce notamment à l’amélioration du codage des actes. Pas de quoi, cependant, démobiliser les syndicats et les usagers, comme en témoigne la manifestation de samedi. « Il faut qu’on se mobilise tous ensemble », ponctue Daniel Grancher, du collectif d’usagers pour la défense de l’hôpital public du Havre, le plus gros des hôpitaux généraux de France.
Alexandra Chaignon
/image%2F0551212%2F20170620%2Fob_74cedc_bandeau-pcf.jpg)