Patiemment, les Chypriotes construisent leur avenir
Chypre . L’élection du président Dimitris Christofias, dirigeant du parti communiste AKEL, suscite un immense espoir. Ses priorités : la réunification de l’île et le progrès social.
Nicosie, envoyé spécial.
Une forte pluie s’est abattue mercredi sur Nicosie. Signe que les temps changent : on attendait cela depuis des années. Politiquement aussi, la situation évolue. L’élection de Dimitris Christofias, dirigeant du parti communiste AKEL, à la présidence de la République de Chypre en février dernier a ressuscité la perspective d’une solution négociée, mise à mal avec l’échec du cinquième plan Annan, en 2004. Depuis le 23 mai dernier, Dimitris Christofias et le représentant de la communauté chypriote turque Mehmet Ali Talat (Parti républicain turc), négocient, dans le but de fonder un État fédéral, où les communautés se partageraient le pouvoir sur une base d’égalité politique.
La capitale partagée par la « ligne verte »
En 1974, l’armée turque a pris prétexte d’un coup d’État des nationalistes chypriote/ grecs qui souhaitaient l’union avec Athènes pour occuper le nord de l’île. Depuis, le pays est divisé, et la capitale partagée par la « ligne verte ». Symbole des temps nouveaux, au mois d’avril, la rue commerçante Ledra, séparée depuis les troubles communautaires de 1964, a été rouverte.
Si sur la question institutionnelle, les négociations avancent lentement, il reste des pierres d’achoppement. « Il y a ce problème de la propriété » des terres, explique George Iacovou, commissaire du président Christofias. « Les Chypriotes grecs qui vivaient dans le nord de l’île en ont été expulsés (NDLR : en 1974), poursuit-il. Et la plupart de leurs terres ont été donnés aux colons. » Ceux-ci sont venus de Turquie, au point que leur nombre (100 000) excède celui des Chypriotes turcs (80 000). Au vu de la quantité de terres concernées, la proposition chypriote/turque d’une indemnisation paraît fort peu praticable. Question de coût, et de principe. « Le droit des colons ne peut être plus important que celui de la population indigène », prévient le conseiller.
Parallèlement aux négociations sur la réunification, se mènent des négociations pour répondre aux problèmes quotidiens. « Avant, une ambulance qui amenait un Chypriote turc à l’hôpital de Nicosie avait à attendre dans la queue que toutes les voitures qui la précèdent passent, raconte George Iacovou. Maintenant l’ambulance à la priorité. »
Au siège du Parti républicain turc, qui dirige le nord de l’île, on se réjouit du changement. « Depuis notre victoire aux élections législatives de 2003, la politique chypriote turque a changé à 100 % », assure Sami Ozuslu, membre du comité central. « Avant les partis nationalistes avec Rauf Denktach ont poussé notre pays dans une situation séparatiste », poursuit-il. « Sur chacun des points de négociation, une solution est possible », estime Mehmet Çaglar, membre de l’assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, mais sans droit de vote. « Le climat de paix ces dernières années a affecté l’économie chypriote turque, souligne-t-il. Le PIB est passé de 4 000 dollars par habitant à 14 000 aujourd’hui. »
Dans la péninsule de Karpas, contrôlée par les Chypriotes turcs, la situation a changé. C’est là que vivent des Chypriotes grecs « enclavés ». De 7 000 après 1974, « nous ne sommes plus que 230 », confie un vieil homme qui tient à garder l’anonymat. « Nous vivons bien maintenant », se réjouit-il. « Auparavant nous avions beaucoup de restrictions. On ne pouvait pas sortir de nos villages, se rappelle-t-il. Il fallait une permission. Maintenant on peut voyager. » Et d’ajouter : « S’ils restent ici, mes enfants pourront hériter de la terre. » Il évoque la répression passée : l’obligation de se présenter au poste deux fois par jour les premières années, les assassinats. Il met cette évolution sur le compte de la victoire du parti de Mehmet Ali Talat au nord de l’île en 2003.
Dans la partie contrôlée par le gouvernement légal de la République de Chypre, l’élection de Dimitris Christofias a suscité un immense espoir. La priorité de l’agenda politique est bien sûr à la réunification, et aux mesures sociales. « Nous sommes satisfaits par les premiers six mois du nouveau gouvernement », explique Pambis Kyritsis, secrétaire général de la Fédération panchypriote du travail, la première confédération du pays, liée à AKEL. Les deux organisations ont d’ailleurs rédigé ensemble le volet social du programme gouvernemental. « La première mesure, après vingt jours de gouvernement, a été l’attribution d’un quatorzième mois pour les retraités », se réjouit-il. De plus, « un accord a été trouvé sur la viabilité du système de sécurité sociale des retraites », sans allonger l’âge du départ en retraite, en passant par une hausse des cotisations pour les salariés, les employeurs et le gouvernement. Le montant de l’aide sociale, pour les plus démunis, a, elle, augmenté de 12 %.
« RENFORCER LE DROIT DES TRAVAILLEURS »
L’un des dossiers sur lequel travaille la ministre du Travail, Sotaroulla Charalambous, est « de renforcer d’une manière institutionnelle le droit des travailleurs à être organisés et représentés par l’organisation syndicale », explique-t-elle. Un protocole pour aider à la constitution de syndicats dans les entreprises devrait être instauré. Il n’est pas question de toucher pour le moment à l’économie de marché. « Ce moment, c’est celui de la réunification de notre pays », explique la ministre. « Après, il y aura d’autres perspectives, laisse-t-elle entendre. Le caractère d’AKEL est resté le même. » L’objectif pour le moment est « une solution juste, et une société plus juste ».
Même la droite a du mal à se différencier. « Nous avons des désaccords idéologiques », dit le président du Parti démocratique, Nicos Anastasiades. « Bien que dans l’opposition, nous soutenons les efforts pour la réunification de Christofias », pourtant à l’opposé du spectre politique… Et de confier : « Le paradoxe serait de ne pas suivre une politique d’union. Sans la patrie, il n’y a pas de partis. »
Gaël De Santis
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