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Société - Article paru le 24 octobre 2008 dans l'humanité

Justice, le grand ras-le-bol du monde judiciaire !



Mobilisation . Hier, les acteurs du monde judiciaire ont manifesté en nombre devant le tribunal de Paris, fustigeant la politique menée par Rachida Dati.

Des marches noires de monde. Hier, ils étaient entre 800 et 900 à se presser au chevet du palais de justice de Paris pour dire tout le mal qu’ils pensaient de leur ministre, Rachida Dati, et de la politique pénale qu’elle initie depuis près de dix-huit mois sous la tutelle de Nicolas Sarkozy. Juges du siège, avocats, personnels pénitentiaires, éducateurs de la protection judiciaire de la jeunesse et, dans une moindre mesure, magistrats du parquet affichaient une belle unité pour dire « le ras-le-bol » ambiant.

PAS UN CONFLIT DE PERSONNE

« Le bilan de Rachida Dati est très négatif, le plus mauvais de tous les gardes des Sceaux depuis très longtemps. Nous ne demandons pas son départ, mais qu’elle se mette à travailler », pointe ainsi Christophe Régnard, le nouveau président de l’Union syndicale des magistrats (USM), qui appelait, avec le Syndicat de la magistrature (SM), à cette journée de mobilisation (lire nos éditions d’hier).

Le « mépris » que la locataire de la place Vendôme affiche à l’encontre du monde judiciaire est partout évoqué.

Pour autant, le malaise ne se limite pas à un conflit de personne. « Le débat ne porte pas sur la personnalité de la ministre, mais sur le fait que les juges ne savent plus ce qu’on attend d’eux, souligne Évelyne Sire-Marin, vice-présidente de chambre correctionnelle. Les injonctions contradictoires rendent les magistrats schizophrènes. Les lois qui sont faites par cette ministre envoient de plus en plus de gens en prison et, en même temps, lorsque des membres du parquet de Sarguemines (Moselle) appliquent les textes et envoient un mineur en détention, ils sont victimes d’une enquête. » Le mineur en question s’était en effet suicidé peu après, à la maison d’arrêt de Metz.

C’est bien cette « mise au pas » du parquet que dénonce ce vice-procureur parisien qui, après six années d’exercice, veut devenir juge du siège « pour retrouver un peu de sérénité », « une tendance qui existe chez beaucoup de mes collègues », dit-il. « Nous n’avons plus de visibilité sur notre politique pénale, nous sommes soumis à une pression énorme, rendre des comptes, vérifier la bonne application des peines planchers… En bref, on nous demande de requérir des peines automatiques, c’est-à-dire de ne plus réfléchir. »

Autre grief inlassablement mis en avant par le monde judiciaire : le manque de moyens. « Derrière les ors de la République, il y a la réalité d’une justice désastreuse, prévient Daniel Fontanaud, conseiller à la cour d’appel. Nous avons des chambres sans personnel, des problèmes de greffiers, de locaux… » Ce que confirme une conseillère à la chambre de l’instruction, qui raconte comment elle prépare actuellement « par terre » un important dossier : « C’est effrayant, nous travaillons en infraction à la législation du travail ! »

Contre la « justice spectacle »

Autre corps bien représenté dans la manifestation, les avocats. Pénaliste, Me Benoît Chabert est venu « soutenir des juges légitimement en colère contre une chancellerie qui réagit au coup par coup en fonction des sondages et est incapable de mener une politique générale compréhensible. La justice spectacle n’est pas la justice de la société ». À quelques mètres, deux consoeurs enfoncent le clou : « Aujourd’hui, nous sommes submergés de nouveaux textes de loi de plus en plus répressifs, explique Me Thérèse Leprêtre. À chaque fois que nous ouvrons un dossier, nous devons vérifier les lois. Cela crée une insécurité juridique tant pour les praticiens que pour les justiciables. » Son associée, Me Esther Zajdenweber, fustige aussi le manque de « concertation » du ministère. « On sait qu’il y a un problème de surpopulation et on répond par des peines planchers. Rachida Dati surenchérit au moindre événement dramatique alors qu’il y a déjà des textes de loi qui ne sont pas appliqués. »

Si la grogne ne s’est pas étendue jusqu’au procès du braqueur Antonio Ferrara qui se tient actuellement devant les assises, certaines audiences ont été suspendues quarante-cinq minutes, comme à la 12e chambre correctionnelle, ou ont débuté volontairement avec du retard, comme à la 17e. De mémoire de magistrat, « on n’avait pas vu une telle mobilisation depuis bien longtemps ».

Sophie Bouniot

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Tag(s) : #Société
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