Histoire : L’Europe des Guy Môquet
La jeunesse résistante est au coeur du rassemblement de Châteaubriant (Loire-Atlantique), ce 19 octobre*. Un livre et un choix de lettres de fusillés dans neuf pays mettent l’Europe au défi d’être à la hauteur de leur idéal.
À toucher à Guy Môquet et aux jeunes fusillés de la Résistance, avec des intentions pas claires, on se brûle les doigts. L’an dernier, Nicolas Sarkozy a renoncé à se rendre au lycée Carnot à Paris, celui de Guy, le 22 octobre, jour de son exécution à Châteaubriant, parce qu’il a craint de ne pas y être reçu avec les honneurs dus à son rang, celui de président de la République. Les honneurs, surtout touchant à cette histoire terrible, cela se mérite et il ne suffit pas de s’incliner devant les morts…
La dernière lettre de Guy Môquet à ses parents, qui a bouleversé la France, figure à nouveau, cette année, dans le choix des textes recommandés par le ministère de l’Éducation nationale. Son Bulletin officiel suggère aux enseignants de travailler sur ce document et sur les dernières lettres de jeunes fusillés de huit autres pays. Avec cet objectif : « La célébration de l’Europe unie, fondée sur la démocratie et le respect des droits de l’homme, est l’occasion de rappeler aux élèves des lycées la mémoire des jeunes Européens qui combattirent l’Allemagne nazie et les régimes fascistes dans l’Europe de la Seconde Guerre mondiale. » Là encore, si certains s’imaginaient de faire valider « leur » Europe, celle des financiers prédateurs et des destructeurs du bien public, par ceux qui, à vingt ans, risquèrent leur vie dans l’espoir d’un « monde meilleur », ce serait peine perdue.
La jeunesse résistante sortira encore grandie, cette année, de l’évocation de la Résistance grâce à sa propre parole et à ceux qui tiennent à ce que cette voix ne se perde pas. On va l’entendre ce 19 octobre, dans la carrière même de Châteaubriant, où les 27 furent fusillés le 22 octobre 1941. Dans l’appel des noms - inoubliable moment -, il y aura ces militants ouvriers admirables, les Timbaud, les Michels, et les « gosses », ces copains de la jeunesse communiste, les Roger Semat, les Rino Scolari, ceux qui manifestaient sur les grands boulevards parisiens au nez et à la barbe de l’occupant et de ses collaborateurs. À Châteaubriant, les témoins sont, par bonheur, toujours là, et, en premier lieu, Odette Niles, l’amie de Guy Môquet, comme le raconte un ouvrage qui vient de lui être consacré (1), et qui préside l’amicale du même nom. Amicale, on sait que le mot peut prêter à sourire, mais que se serait-il passé en 2007 si, faute de cette ténacité à faire vivre la Résistance, l’image de Guy Môquet avait été livrée, sans défense, aux calculs de politiciens en manque de lettres de noblesse ?
Mais cette année un nouveau livre de Guy Krivopissko franchit une étape supplémentaire dans l’exploration de ce « coeur » de la Résistance. Après la Vie à en mourir, sous-titrée Lettres de fusillés (2), qui a produit un véritable choc, l’historien, conservateur du musée de la Résistance nationale, fait paraître Lettres de jeunes résistants (3) : neuf jeunes hommes fusillés et sept jeunes filles massacrées ou déportées.
Il faut lire, groupées, ces lettres où vibrent paradoxalement le goût de la vie, l’amour des proches, l’altruisme social, et qui sont un appel traversant les époques. Mais il faut découvrir aussi les oeuvres laissées par les jeunes femmes, qu’elles se nomment Marianne Cohn, Anne-Marie Bauer, ou encore notre chère Madeleine Riffaud. On ne fusillait pas les femmes. Mais, lorsqu’elles ne réussissaient pas à s’échapper, on les déportait, on les massacrait à la hache ou à la bêche ! Elles ont laissé, à la manière d’une Germaine Tillion, des poèmes, des dessins, des écrits, d’une force et d’une beauté qui renvoient leurs bourreaux au néant.
L’illustration du livre aide à saisir ce que fut la guerre de propagande visant la jeunesse, éternel enjeu des affrontements de l’histoire : deux doubles pages mettent face à face les affiches grandiloquentes du maréchal Pétain, du soldat allemand prenant des enfants dans ses bras, et les « papillons » collés à la dérobée : « Jeunes ! Contre la milice bande de mouchards et de tueurs, groupez-vous dans les FUJP » (Front uni de la jeunesse patriotique), « Jeunes de la classe 44, ne partez pas, rejoignez les maquis, planquez-vous chez les paysans ».
Le travail sur Châteaubriant, le livre-album de Guy Krivopissko, les lettres de fusillés de plusieurs pays offrent un ensemble qui met l’Europe au défi d’être à la hauteur de cet antifascisme où se mêlent un sentiment national exacerbé et un idéal exalté de fraternité humaine. Dans les lettres, on meurt, tantôt « en Polonais », « en Belge », tantôt « sur l’autel de la liberté ». Question d’histoire, notamment pour la France et sa double culture, nationale et universelle, dont le croisement porte un nom : Châteaubriant.
(1) Odette Niles, Guy Môquet, mon amour de jeunesse. Serge Philippini. L’Archipel éditeur. 208 pages. 18,50 euros.
(2) La Vie à en mourir. Lettres de fusillés, 1941-1944. Éditions Tallandier. 2 003. Points Seuil. 2 006.
(3) Lettres de jeunes résistants. éditions Mango « album Dada », édité en partenariat avec le musée de la Résistance nationale. 15 euros.
Charles Silvestre
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