Histoire : Jeunes résistants. Portraits
Tony Bloncourt
(France)
Monstrueusement injuste
Tony Bloncourt naît à Haïti en 1921 dans une famille d’origine guadeloupéenne. Étudiant à Paris, il milite aux Jeunesses communistes et fait partie des groupes de jeunes qui pratiquent la lutte armée contre l’occupant. Arrêté, il est jugé par un tribunal militaire allemand. Il est fusillé le 9 mars 1942.
« Maman, Papa chéris,
Vous saurez la terrible nouvelle déjà, quand vous recevrez ma lettre. Je meurs avec courage, je ne tremble pas devant la mort. Ce que j’ai fait, je ne le regrette pas si cela a pu servir mon pays et la liberté. Je regrette profondément de quitter la vie parce que je me sentais capable d’être utile. Toute ma volonté a été tendue pour assurer un monde meilleur. J’ai compris combien la structure sociale actuelle était monstrueusement injuste. J’ai compris que la liberté de dire ce qu’on pense n’était qu’un mot et j’ai voulu que cela change. C’est pourquoi je meurs pour la cause du socialisme. J’ai la certitude que le monde de demain sera meilleur, plus juste, que les humbles et les petits auront le droit de vivre plus dignement, plus humainement. Je garde la certitude que le monde capitaliste sera écrasé. Pour cette cause sacrée il m’est moins dur de donner ma vie. Je suis sûr que vous me comprendrez, Papa et Maman chéris, que vous ne me blâmez pas. Soyez forts et courageux. Vous me sentirez revivre dans l’oeuvre dont j’ai été un des pionniers (…). Je pense à vous de toute ma puissance, jusqu’au bout, je vous regarderai. Je pleure ma jeunesse, je ne pleure pas mes actes. Votre petit Toto. »
Giordano Cavestro
(Italie)
L’idée vivra, grande et belle
Lycéen, né à Parme le 30 novembre 1925, il crée en 1940 un bulletin antifasciste autour duquel se rassemblent de nombreux militants. Ce même noyau devient centre organisationnel et initiateur des premières actions partisanes dans la région de Parme. Capturé le 7 avril 1944 au cours d’une rafle opérée par les Allemands et les fascistes, Giordano Cavestro est jugé et condamné à mort par le tribunal militaire de Parme, puis grâcié sous conditions et retenu comme otage. Il est fusillé le 4 mai 1944 en représailles à l’assassinat de quatre miliciens.
« Moi, je meurs, mais l’idée vivra dans le futur, lumineuse, grande et belle. Nous sommes à la fin de tous nos maux. Ces ultimes jours sont comme les ultimes jours de vie d’un monstre énorme qui veut faire le plus de victimes possible. Si vous vivez, c’est à vous qu’il reviendra de reconstruire cette pauvre Italie qui est si belle, qui a un soleil si chaud, des mamans si pleines de bonté, et des filles si chéries. Ma jeunesse est brisée mais je suis sûr que nous servirons d’exemple. »
Willi Graf
(Allemagne)
La Rose blanche
Né le 2 janvier 1918, Willi Graf était membre de la Rose blanche, un groupe de résistants au nazisme fondé en 1942 par Hans Scholl et Alexander Schmorell. Arrêté à Munich le 18 février 1943, il est condamné à mort le 19 avril et exécuté le 12 juin.
« Même si nous sommes pour l’instant plongés dans une amère douleur… À quel point je vous ai aimés, je n’ai pas pu vous le dire de mon vivant, mais à présent, durant ces dernières heures, je vous le dis, sur ce papier malheureusement bien banal, je vous vénère et vous aime du fond du coeur. Pour tout ce que vous m’avez offert dans la vie, et pour tout ce que vous m’avez permis de réaliser grâce à votre sollicitude et votre amour. Unissez-vous et trouvez amour et confiance l’un dans l’autre ! »
(Lettre d’adieu de Willi Graf à sa famille, propriété privée d’Anneliese Knoop-Graf, Bühl).
Guy Jacques
(Belgique)
J’ai résisté à tout
Guy Jacques, né à Verviers le 21 mai 1924, est arrêté le 28 octobre 1943 pour avoir aidé des résistants. Transféré à la citadelle de Liège, il est fusillé le 29 février 1944.
« Et maintenant je suis fier de moi, car j’ai résisté à tout et j’ai sauvé plusieurs vies. Je vous serais reconnaissant de faire savoir ce récit à Gilberte ainsi qu’aux associations dont je faisais partie. Mon corps restera au cimetière militaire à Liège et je mourrai en vrai Belge. Vive la Belgique ! »
Billet passé en fraude et trouvé dans les vêtements du jeune résistant après sa mort :
« J’aurais pu sauver ma tête de plusieurs manières. Mais j’ai préféré être fusillé que de trahir, de cette façon je meurs chiquement et fier de moi. »
Elefthèrios Kiossès
(Grèce)
Dignes de nos ancêtres
Elefthèrios Kiossès, dit Leftéris, est né au Pirée en 1923. Abandonnant ses études de lettres et de philosophie pour se consacrer à l’activité clandestine, il devient le rédacteur en chef d’un journal clandestin et aide les militaires alliés restés sur le sol grec pendant l’occupation italo-allemande. Il est arrêté par les Allemands au Pirée le 19 février 1942, dans le souterrain où est imprimé le journal clandestin. Torturé puis jugé par le tribunal militaire allemand d’Athènes, il est condamné à cinq ans de prison, puis fusillé comme otage le 5 juin 1942.
« Prenez patience. Je vous souhaite tout le bonheur, et ne soyez pas tristes pour moi. À tous, j’envoie mes cordiales salutations. Nous sommes dignes de nos ancêtres et de la Grèce. Je ne tremble point et je vous écris debout. Je respire pour la dernière fois l’air sacré de la Grèce sous le mont Hymette. »
Anka Knezevic
(Yougoslavie)
Pour le bien de l’humanité
Anka Knezevic, née à Podgorica en 1924, est devenue agent de liaison entre le centre clandestin communiste de Podgorica et les formations partisanes de la région. Une première fois arrêtée en 1942, puis relâchée en octobre 1943, elle est arrêtée à Podgorica le 23 décembre 1943. Torturée par des éléments de la Gestapo et des collaborateurs, elle est tuée en avril 1944.
« Je ne regrette pas de partir si jeune dans une tombe si froide, je ne regrette pas de partir en ayant réussi à sauvegarder mon honneur et ma réputation et je laisse ma vie sur l’autel de la liberté pour la cause commune, la prospérité et pour le bien et l’avenir de l’humanité, comme l’ont fait avant moi des milliers et des milliers de jeunes gens prometteurs (…).
Je pars à la rencontre de la mort avec la certitude ferme que la victoire nous appartient, et depuis ma tombe je serai heureuse de voir que ce pourquoi j’ai donné ma vie a servi à la cause pour laquelle nous avons tous combattu. »
Marie Kuderikova
(Tchécoslovaquie)
Le bien, le sublime, l’humain
Née le 24 mars 1921, ouvrière à Brno en Moravie, Marie Kuderikova commence l’activité clandestine en aidant des connaissances à passer la frontière entre le protectorat de Moravie et l’URSS. Disposant, en tant que fille d’un fonctionnaire des chemins de fer, de billets de train réservés à l’administration, elle transporte des tracts et des explosifs. Suivie par la Gestapo sur dénonciation d’un jeune collaborateur, elle est arrêtée à l’usine en décembre 1941. Torturée, transférée de prison en prison, elle est condamnée à mort et décapitée à Breslau le 26 mars 1943.
« Aujourd’hui, le 26 mars 1943, à 18 h 30, deux jours après mon 22e anniversaire, je respirerai pour la dernière fois. Et pourtant, jusqu’au dernier moment… Vivre et croire… J’ai toujours eu le courage de vivre ; je ne le perds pas, même dans le face-à-face avec ce qu’on appelle, en langage humain, la mort (…). Je ne crains pas l’avenir. Même si j’ai fait des fautes et du mal, j’ai toujours voulu faire le bien, le sublime, l’humain. Toute ma vie a été belle. Ardente, croyante, militante et triomphante. »
Lars Bager
(Danemark)
Je connaissais le risque
Lars Bager Svane, né à Marstal (Jutland) le 26 avril 1919, sert dans la marine danoise, puis rejoint le groupe « Holger Danske » pour y mener des actions de sabotage et enfin se met au service de l’espionnage anglais. Arrêté le 4 octobre 1943, il est fusillé à Ryvangen (Copenhague) le 29 avril 1944.
« Ils sont venus. Il est 3 heures, il me reste 2 heures à vivre. Je suis si jeune, je pensais qu’il y avait tant de raisons de vivre, mais je n’ai pas peur de mourir : je savais quel était le risque que j’encourais lorsque j’ai commencé mon travail. Le Danemark m’oubliera rapidement, mais je ne regrette pas ce que j’ai fait pour mon pays tant aimé. Beaucoup me suivront certainement, mais un jour le Danemark sera libre à nouveau, et tout cela n’aura pas été pour rien. La "garde" peut mourir, mais elle ne disparaîtra jamais. »
Sylwek Tubacki
(Pologne)
Notre patrie n’est pas morte
Sylwek Tubacki a été guillotiné à Breslau le 22 janvier 1943, à l’âge de 22 ans, avec son frère Marian (24 ans).
« Mes très chers, je meurs pour Dieu, pour la Patrie et pour vous. C’est grâce à notre mort, à la mort de tant de Polonais que notre Patrie grandira pour vous. Mes chers, soyez toujours de vrais Polonais. C’est la dernière chose que je vous demande. Nous attendons notre mort dans la même cellule : moi, Marian, un autre Polonais et deux Tchèques. Oui, mes chers, je vous salue encore, et je vous embrasse très, très fort. Sylwek, votre fils et frère qui ne vous oubliera jamais. Au revoir, mes très chers. Dieu, la Patrie et vous, mes plus chers, c’est tout ce pour quoi je meurs. Votre fils et frère Sylwek. Au revoir ! La Pologne n’est pas encore morte ! »
Marianne Cohn
(Allemagne)
Je trahirai demain
Marianne Cohn (dite Colin) était née à Mannheim en Allemagne, en 1922, dans une famille d’universitaires de gauche, juifs très éloignés de la vie juive. Arrêtée dans un convoi d’enfants qu’elle accompagnait en Suisse, elle fut emprisonnée à Annemasse. Refusant l’offre d’être libérée sans les enfants, elle continua à leur prodiguer ses soins en prison. Massacrée, on retrouva son corps dans un charnier quelques jours après la Libération. Elle fut une militante exemplaire dans l’organisation des Jeunesses sionistes de la zone Sud.
« Je trahirai demain pas aujourd’hui / Aujourd’hui, arrachez-moi les ongles / Je ne trahirai pas. / Vous ne savez pas le bout de mon courage. / Moi je sais. / Vous êtes cinq mains dures avec des bagues / Vous avez aux pieds des chaussures / Avec des clous. / Je trahirai demain, pas aujourd’hui, / Demain. / Il me faut la nuit pour me résoudre, / Il ne me faut pas moins d’une nuit / Pour renier, pour abjurer, pour trahir. / Pour renier mes amis, / Pour abjurer le pain et le vin, / Pour trahir la vie, Pour mourir. / Je trahirai demain, pas aujourd’hui. / La lime est sous le carreau, / La lime n’est pas pour le barreau, / La lime n’est pas pour le bourreau, / La lime est pour mon poignet / Aujourd’hui je n’ai rien à dire, /Je trahirai demain. » (novembre 1943).
Source de ces documents :
Lettere di condannati a morte della resistenza italiana e europea. Éditions Einaudi, Turin, 2003 et Lettres de jeunes résistants (« album Dada », éditions Mango-MRN).
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