Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Publicité

Article paru le 27 septembre 2008

L’Humanité des débats

Qui peut et doit nourrir le Sud ?


Par Marc Dufumier, professeur à AgroParisTech, UFR d’agriculture comparée et de développement (*).

La production vivrière mondiale dépasse aujourd’hui les 300 kg d’équivalent céréales, en moyenne annuelle par habitant, alors même qu’il n’en faudrait qu’environ 200 kg pour que chaque personne puisse satisfaire correctement ses besoins. Mais les surplus en aliments ne proviennent que de quelques puissances exportatrices où prédominent de grandes exploitations mécanisées (États-Unis, Canada, Union européenne, Argentine, Brésil…), tandis que les nations du Sud où la paysannerie ne dispose que d’outils manuels sont devenues de plus en plus dépendantes des importations pour se nourrir.

C’est la pauvreté qui explique pourquoi 854 millions de personnes souffrent encore de la faim dans le monde. Alors même qu’une part croissante des productions végétales est vendue sur les marchés solvables pour alimenter des animaux ou produire des agrocarburants, les populations les plus pauvres du Sud ne parviennent plus à en acheter pour leur alimentation. Le paradoxe est que ceux qui souffrent ainsi de la faim sont, pour les deux tiers, des paysans aux bas revenus ne leur permettant plus de produire par eux-mêmes de quoi manger. Le dernier tiers est constitué de familles ayant quitté prématurément la campagne et rejoint les bidonvilles des grandes cités sans pouvoir y trouver des emplois rémunérateurs. La question alimentaire ne sera donc résolue que si les paysanneries du Sud parviennent à sortir de leur pauvreté, en réussissant à équiper leurs exploitations et à accroître progressivement leur productivité.

Il existe d’ores et déjà des techniques susceptibles d’accroître les productions à l’hectare dans les pays du Sud, sans coût majeur en énergie fossile ni recours exagéré aux engrais de synthèse et produits phytosanitaires : association de diverses espèces et variétés rustiques dans un même champ, de façon à intercepter au mieux l’énergie lumineuse par le biais de la photosynthèse, intégration de légumineuses dans les rotations de façon à utiliser l’azote de l’air pour la synthèse des protéines et la fertilisation des sols, implantation ou maintien d’arbres d’ombrage ou de haies vives pour protéger les cultures des grands vents et héberger de nombreux insectes pollinisateurs, association de l’élevage à l’agriculture, utilisation des sous-produits végétaux dans les rations animales et fertilisation organique des sols grâce aux excréments animaux… Mais les obstacles à l’accroissement des productions et des revenus agricoles dans ces pays ne sont pas tant d’ordre technique qu’économique et social : accès limité aux crédits, dépendance à l’égard des commerçants usuriers, structures agraires injustes et conditions inégales dans laquelle se manifeste la concurrence entre producteurs sur les marchés mondiaux. Ces agriculteurs dont l’outillage est manuel ne parviennent pas à résister à la concurrence des exploitations mécanisées du Nord, de l’Argentine ou du Brésil, car leur productivité du travail y est plus de deux cents fois inférieure. Un paysan pauvre de l’Altiplano andin qui laboure sa parcelle à la bêche ne peut donc espérer vendre une partie de son blé ou de son orge que s’il accepte une rémunération deux cents fois moindre que celle de ses concurrents. Les producteurs qui ont spécialisé leurs systèmes de production agricole vers les cultures de rente telles que le café ou le cacao ne sont pas mieux lotis, car les cours du café et du cacao se sont effondrés à leur tour, jusqu’à devenir encore moins rémunérateurs que ceux des produits vivriers. Les nations du Sud ont donc plus que jamais besoin d’assurer par elles-mêmes leur approvisionnement alimentaire, de façon à ne plus risquer des disettes ou des famines lors des périodes où la nourriture vient à manquer sur le marché mondial, comme c’est le cas actuellement. Il convient de faire en sorte qu’elles aient le droit de faire ce que nos pays ont fait eux-mêmes avec succès au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale : protéger leurs agricultures vivrières dans le cadre de marchés communs régionaux, par le biais de droits de douanes conséquents.

(*) Dernier ouvrage publié : Agricultures africaines et marché mondial, Fondation Gabriel-Péri, 2007.

Publicité
Tag(s) : #GEOGRAPHIE
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :