Editorial par Pierre Laurent
Fini de rire
Pour tenter d’étouffer le très large mouvement qui s’amorce dans le pays contre le projet de privatisation de La Poste, Nicolas
Sarkozy a annoncé hier la mise en place d’une commission chargée de rendre d’ici au 30 novembre prochain un rapport sur le changement de statut de l’établissement public. Pas certain que cela
suffise à endiguer le mouvement engagé. Il se pourrait même que cette annonce destinée à faire contre-feu n’encourage au contraire la protestation à s’exprimer plus fort encore. Après les
manoeuvres en recul du gouvernement sur le fichier Edvige, il se confirme que l’Élysée et son gouvernement ne sont plus les seuls à donner le tempo. La résistance aux projets de la droite
présidentielle devient de plus en plus difficilement contournable.
Le projet de privatisation de La Poste est emblématique à plus d’un titre du saccage en cours de tout le maillage national en termes de services publics. Chacun comprend aisément qu’il fragiliserait toute la présence postale dans les territoires, qu’il entraînerait une hausse des tarifs postaux et une rupture de l’égalité de traitement face à la distribution du courrier, qu’il livrerait aux marchés financiers un énorme réseau public bancaire, incroyable paradoxe au moment où la crise boursière internationale voudrait qu’on le protège comme la prunelle de nos yeux.
Ce projet pourrait fort bien cristalliser l’exaspération qui grandit depuis des mois contre la mise en pièces de tous les services publics. Hôpitaux, fret SNCF, tribunaux de justice, services des impôts, régiments militaires, services préfectoraux… le rapprochement des cartes qui se dessinent au fil des annonces gouvernementales est éloquent. C’est le mérite du dossier que nous publions aujourd’hui de le montrer avec éclat : tout le tissu national est en danger. À chacun de ses projets, qu’il s’emploie à isoler des autres, le pouvoir nous explique qu’il ne s’agit que d’assainir les finances publiques, que de rendre compétitif l’État. En vérité, c’est une conception de la solidarité nationale qui est visée au profit d’une logique systématique de marchandisation et de mise en concurrence. Directives européennes et orientations libérales du gouvernement Sarkozy se confortent pour faire place nette aux appétits des grands groupes privés qui entendent se partager les marchés rentables, tandis que les services jugés moins intéressants seraient abandonnés ou refilés à des collectivités territoriales peu à peu privées des moyens de faire face.
La prise de conscience de la cohérence globale des attaques portées contre tous les services publics commence à gagner du terrain. Des fronts très larges se mettent en place pour résister à la casse actuelle, par exemple sur La Poste ou les hôpitaux. Dans ces ripostes, il est aussi de plus en plus question de promouvoir et de rénover les services publics, d’en mettre en place de nouveaux, d’en démocratiser la gestion. Les rapprochements entre élus, agents des services publics et usagers, entre syndicats et forces politiques de gauche (ce qui est nouveau) se développent. La force de ces rassemblements peut devenir irrésistible. Le président de la République, qui manie pourtant facilement l’arrogance, en a parfaitement conscience et sa commission n’est rien d’autre qu’une tentative de désamorçage. En juin, Nicolas Sarkozy fanfaronnait devant le conseil national de l’UMP et les hiérarques de la Commission de Bruxelles, dont son président José Manuel Barroso : « En France, quand il y a une grève, plus personne ne s’en aperçoit », lâchait-il devant une salle qui trouvait cela très drôle. Trois mois plus tard, la grève et la journée d’action qui se préparent pour le 23 septembre dans tout le pays contre la privatisation de La Poste ne passent manifestement plus inaperçues. Alors, on a fini de rire, Messieurs les privatiseurs ?
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