Editorial par Jean-Paul Piérot
La spirale destructrice
Les employés quittant précipitamment leurs bureaux, des cartons hâtivement emballés, des hommes et des femmes jetés dehors, au
pied du siège new-yorkais de la quatrième banque d’affaires des
États-Unis…
Cette nouvelle image du naufrage où s’abîment des fleurons du capitalisme financier est éloquente : dans le
grand jeu de Monopoly de la spéculation, on connaît toujours les perdants, les salariés. La crise
des subprimes, ces crédits hypothécaires pour les pauvres, a déjà chassé de leur maison des dizaines de milliers
de familles américaines. Ce n’est donc pas les actionnaires aujourd’hui angoissés par la baisse de la Bourse que nous plaindrons
ici. La distribution des dividendes, extorqués aux travailleurs à coups de réductions d’emplois et
d’intensification du travail, a rarement provoqué de problèmes de conscience à ses
bénéficiaires.
Mais cette crise est d’une ampleur telle - Alan Greenspan, l’ancien chef de la FED, la banque
centrale des États-Unis, a avoué n’en avoir jamais connu d’équivalente - que ses ravages se propagent comme une
onde de choc. Cinq banques d’affaires à ce jour emportées dans la tourmente, des milliers d’emplois laminés, et des conséquences redoutables, la pénurie et le renchérissement des crédits plombant l’activité économique et la consommation. Le spectre de la récession n’est plus
une chimère. Une spirale destructrice s’est mise en branle, dont il serait absurde d’imaginer qu’elle se circonscrit à l’espace
états-unien.
Ce krach, qui pourrait s’avérer le plus grave depuis 1929, est un symptôme de la crise qui affecte
le capitalisme dans sa phase financiarisée, mondialisée, à l’heure de la révolution informationnelle. Hommage du
vice à la vertu, les gouvernements libéraux redécouvrent que l’État peut servir à quelque chose et sont tentés de procéder à des « nationalisations » des établissements à la dérive.
Mais qu’on ne s’y méprenne pas, ces mesures ne sont pas destinées à assurer une maîtrise sociale des grandes sociétés financières, mais d’en socialiser les pertes. Aux actionnaires, les
bénéfices, aux contribuables, les déficits. L’argent public injecté pour renflouer les caisses n’en finit pas d’alimenter les comptes des spéculateurs.
Nicolas Sarkozy est pris à contre-pied. Il allait aller chercher la croissance avec les dents, affirmait-il, au lendemain de son
entrée à l’Élysée, face à une opinion publique préoccupée au premier chef par un pouvoir d’achat anémié. Mais le paquet fiscal dilapidé au bénéfice des plus riches n’a pas augmenté la
consommation populaire. L’augmentation de la fiscalité indirecte, même maquillée de vert - « la taxe pique-nique » - frappera davantage, tout comme la TVA ou les taxes sur les
carburants, les foyers fiscaux les plus modestes. D’autres mauvaises nouvelles attendent les Français. Christine Lagarde prévoit un renchérissement du crédit, donc
de nouvelles difficultés pour les salariés à acquérir un logement. Mais il n’est pas question d’infléchir la politique libérale, « les réformes structurelles », comme dit Nicolas Sarkozy. Les désordres
financiers seraient-ils stoppés par les vents de l’Atlantique, comme jadis les nuages
de Tchernobyl ne pouvaient franchir la plaine d’Alsace ? Les dirigeants européens, réunis récemment en sommet Ecofin, restent
arc-boutés sur l’orthodoxie financière de la BCE, avec le soutien du directeur général du FMI, Dominique
Strauss-Kahn, qui vante sa « politique monétaire rigoureuse ». La palme de l’optimisme revient au chef des patrons européens, le baron Seillière, « la crise financière n’a pas
affecté le moral des chefs d’entreprise européens » car, explique l’héritier des maîtres de forge, « ce n’est pas la fin du monde ». C’est tout juste l’occasion de se montrer
« plus prudent », doux euphémisme pour évoquer de nouveaux coups contre le monde du travail, variable d’ajustement du degré d’optimisme du monde des affaires.
Toute la question est de savoir si Nicolas
Sarkozy et Ernest-Antoine Seillière, les tenants du libéralisme, parviendront à étouffer les voix qui
portent une alternative.
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