entretien
Un pape intellectuel et conservateur au combat sur le terrain des valeurs !
À l’occasion du voyage de Benoît XVI en France, Michel Cool, journaliste et producteur à France Culture, analyse les priorités d’un pape peu connu des Français.
Comment les
Français perçoivent-ils Benoît
XVI ?
Michel Cool. Benoît XVI connaît très bien la France et les Français, plus d’ailleurs que les Français ne le connaissent. Un sondage qui vient de paraître montre que, pour un Français sur deux,
Benoît XVI reste une énigme. Cela est lié au fait qu’il a été précédemment préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi. Il a gardé une image sombre et négative de père fouettard
puisqu’il était chargé de faire respecter la doctrine de l’Église. On se souvient qu’il a sévèrement sanctionné un certain nombre de théologiens de la libération en Amérique latine durant ces
années où il fut collaborateur de Jean-Paul II. Les Français ont une image brouillée de ce pape qui, depuis qu’il a été élu en 2005, apparaît comme un éminent intellectuel et théologien,
capable d’échanger et de débattre avec de grands philosophes athées et agnostiques.
Quel est l’objectif, selon vous, de ce voyage à Paris et à Lourdes ?
Michel Cool. L’archevêque de Paris disait que les Français vont avoir l’occasion de voir en chair et en os la personnalité complexe de Benoît XVI. Il va se montrer tel qu’il est. Sur le plan de
sa personnalité, Joseph Ratzinger est un Bavarois francophile. Il est particulièrement imprégné de culture française. Il a lu les grands auteurs catholiques comme Mauriac ou Bernanos mais il a
lu aussi Camus et Sartre. L’interrogation critique des philosophes existentialistes ou même marxistes l’a beaucoup intéressé. C’est un grand intellectuel et un grand pédagogue qui parle un
français remarquable. Il ne pourra peut-être pas attirer les foules comme le faisait le charismatique Jean-Paul II. Mais il a une carte à jouer dans une société où nous sommes en recherche de
visions plus globales, rationalisées et d’explications sur le monde et sur l’homme, sur le sens de nos destinées. Reste son image de pape conservateur. Il ne fera aucune réforme
institutionnelle majeure dans l’Église. Il ne va pas révolutionner le dogme, dans le souci de communiquer la plus grande tradition de l’Église. Mais il s’est mis en tête de prêcher l’Évangile
non pas par des bons sentiments ou par des allégories mais en essayant d’expliquer la singularité de la foi chrétienne par des arguments rationnels.
Pour son premier voyage en France en tant que pape, il est reçu en grande pompe par Nicolas Sarkozy. Est-ce une
façon de revendiquer davantage de place pour la religion dans un pays qui a toujours maintenu un attachement fort à la laïcité ?
Michel Cool. Je ne pense pas qu’il ira sur ce terrain-là. Il va se porter sur ce qui l’intéresse et qui lui semble majeur : inciter les catholiques à se réengager sur le terrain des
valeurs. Pour moi, l’un des discours les plus importants sera celui du collège des Bernardins, cet après-midi. Au Vatican aussi, on dit que ce sera le discours phare. Les cérémonies de l’Élysée
seront purement protocolaires. Je ne m’attends pas à des déclarations fracassantes. Il s’agit d’un voyage éminemment spirituel et pastoral, où la rencontre avec le monde de la culture sera
essentielle. Le pape va rappeler la priorité de son pontificat, c’est-à-dire que la foi et la raison forment un couple inséparable. C’est ce qui le démarque des approches irrationnelles,
superstitieuses et évanescentes de la croyance. La foi a besoin de la raison pour argumenter sa vision de l’homme et du monde. Pour lui, toute pensée fondée sur la transcendance et tous les
esprits rationalistes ont besoin de cette foi pour dépasser des débats qu’il juge superficiels. Cela devrait intéresser et interpeller les intellectuels, les politiques ainsi que les acteurs
culturels et sociaux de notre pays. Benoît XVI veut que les catholiques soient présents dans les débats de fond et qu’ils fassent davantage entendre leur voix. Cela l’intéresse davantage que de
reparler de la laïcité. La France est un pays laïque, et l’Église en a bien profité, d’ail- leurs. Donc il n’y a aucune raison de mettre de l’huile sur le feu. Quand on voit l’attention qui a
été mise dans l’organisation de ce grand rassemblement avec sept cents intellectuels invités au collège des Bernardins, on se dit qu’un moment crucial va s’y jouer.
Cette façon de s’en remettre au spirituel ne révèle-t-elle pas néanmoins une crise profonde de la
religion ?
Michel Cool. Il y a une crise religieuse, subordonnée à une crise beaucoup plus profonde des valeurs de notre civilisation. Ratzinger a été très marqué dans sa vie par trois moments clés. Il y
eut d’abord le nazisme, qu’il a vécu, l’épisode de Mai 68 et du refus de l’autorité, qu’il a réprouvé, et le concile Vatican II, entre 1962 et 1965, auquel il a participé. Il critique notamment
la réforme de la liturgie, qui, selon lui, a subi des déviances. Ces trois fractures l’ont conforté dans son idée qu’il fallait une foi solide pour tenir face aux aléas de la sécularisation et
du relativisme qui frappent la société moderne.
L’Église a amorcé un retour aux valeurs traditionnelles. N’est-ce pas un repli
réactionnaire ?
Michel Cool. Benoît XVI est excessivement paradoxal et complexe. Il a un côté qui peut déconcerter, voire agacer tous les chrétiens, dont je suis, pour qui le concile Vatican II a été un
événement considérable favorisant l’Église catholique et le monde moderne. On est de ce monde et de cette époque, on l’aime et on a envie d’y participer avec ce que l’on est, avec nos
convictions profondes. Le pape a un regard moins enthousiaste sur le monde moderne qui selon lui traverse une crise. Il est réaliste, lucide et un tantinet pessimiste. Les chrétiens de gauche
sont héritiers d’un optimisme primordial. Ratzinger ne vient pas de ce milieu-là. Il a un aspect conservateur, voire réactionnaire, qui ressort dans ses ornements sacerdotaux. Cela braque des
chrétiens qui souhaitent des liturgies plus modestes et participatives. Néanmoins, ce qui est intéressant pour ces chrétiens-là, dont je suis, c’est d’avoir face à nous un pape intellectuel
dont la pensée peut être critiquée mais qui nous oblige à penser. C’est un appel à tous les catholiques à structurer leur foi. Cela me semble plutôt sain.
(*) Auteur, avec Bernadette Sauvaget, du Mystère Lourdes, d’hier à aujourd’hui. Édition Desclée de Brouwer, Paris, 2008.
Entretien réalisé par Ixchel Delaporte
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