On ne peut défendre une langue qu’en les défendant toutes
Par Pierre Boutan, maître de conférences honoraire en sciences du langage, IUFM de Montpellier (1).
À la suite du débat public suscité par les révisions constitutionnelles de ces dernières années, les langues dites « régionales » ont obtenu une place dans le texte de la Constitution. Avant d’évoquer la situation créée par le vote du Congrès du 21 juillet, il faut faire le point sur quelques arguments échangés, dont certains ne sont pas recevables.
Il y a moins de 200 États dans le monde, mais quelque 4 000 langues ; identifier un peuple par sa langue est donc une opération sans issue, sauf à considérer qu’il y a plusieurs peuples par État, solution fédéraliste, ou communautariste ; ou alors que les langues existant sur un territoire constituent un patrimoine culturel qu’il convient de préserver, de valoriser et de faire vivre. Justement, la France dispose d’une situation privilégiée par le nombre de ses langues en usage, le plus important en Europe. Et si l’on y ajoute les langues des départements et territoires d’outre-mer, celles des immigrations, non territorialité, ce sont plus de 70 langues que recensent les linguistes.
Mais alors, qu’en est-il du français langue nationale (1) ? D’abord, il vaut mieux éviter une illusion : le français n’est pas la plus belle langue, qui justifie que l’on sacrifie les autres. Les hasards de l’histoire ont fait que la capitale Paris a fourni comme référence la langue de l’aristocratie locale. Et le nombre des habitants, la puissance économique, militaire puis coloniale jusqu’au début du XXe siècle, et aussi, mais secondairement, le rayonnement de la culture, littéraire en particulier, ont donné à la langue de l’État français une des premières places dans le monde (aujourd’hui autour du 10e rang par le nombre d’usagers). La hiérarchie des langues ne vient pas de leurs qualités intrinsèques, mais tout simplement de la puissance de ceux qui en usent. Dans le cadre d’une mondialisation dirigée par les grandes puissances financières, dominée par les usagers de l’anglais, il va de soi que c’est cette langue qui tend à s’imposer comme langue commune, voire unique. On ne peut donc défendre une langue qu’en les défendant toutes, puisqu’elles sont toutes menacées par une uniformisation bien entendu dangereusement appauvrissante.
Il faut aussi évacuer la question des variations qui empêcheraient d’organiser l’enseignement de certaines langues : d’abord toutes les langues présentent des variations, bien sûr d’autant plus sensibles qu’elles ne sont pas l’objet d’un enseignement, qui favorise une forme normée au détriment des autres ; d’ailleurs sûrement trop pour ce qui est du français « standard » par rapport au français populaire.
Comment les États traitent du problème de leurs langues ? Les solutions sont variées, contrairement aux apparences. En France, à partir de la fin du XIXe siècle, historiens et linguistes républicains et anticléricaux ont tenu à montrer que ce n’était pas le latin mais l’ancien français du Moyen Âge qui était directement à l’origine de la langue française. Ils ont mis en valeur une des ordonnances royales qui écartait le latin des actes publics, celle de 1539 signée par François 1er à Villers-Cotterêts, puis la création de l’Académie française par Richelieu en 1635. Cette institution d’Ancien Régime, supprimée d’ailleurs par la Révolution, n’a plus aujourd’hui de rôle de référence, éloignée qu’elle reste de l’étude scientifique du langage.
À partir des années 1970, les gouvernements français ont impulsé une politique en vue de freiner la poussée de l’anglais, dont la révision constitutionnelle de 1992, faisant entrer pour la première fois la langue dans la Constitution : « La langue de la République est le français. » Il est donc plaisant de constater que sont utilisés, contre les langues « régionales », des textes qui en fait visaient à imposer le « langage maternel françois » contre le latin, puis le français contre l’anglais… C’est ce qu’a fait le Conseil constitutionnel, pour contester la ratification par la France de la Charte européenne des langues minoritaires, qui n’exigeait pourtant pas de contrainte nouvelle.
Cette situation explique pourquoi les défenseurs du patrimoine vivant des langues de France ont été amenés à demander leur reconnaissance dans le texte de la Constitution. La loi Deixonne de 1951 qui les admet dans un usage scolaire est plus que tardive, alors que c’est depuis le début de la IIIe République qu’une minorité active le réclamait : et à partir d’idéologies pour le moins contrastées, mais avec une nette dimension progressiste, assurée au XXe siècle, entre bien d’autres, après Jaurès, par des communistes comme le Breton Yann Sohier ou l’Occitan Félix-Marcel Castan.
L’affirmation des langues de France est désormais soutenue par l’opinion, qui perçoit de plus en plus qu’il ne s’agit pas de particularismes mais de créations humaines collectives. Toute assimilation à la religion étant invalidée : on peut avoir une religion ou n’en pas avoir, alors que connaître une langue au moins est impératif, et même plusieurs…
Bien sûr, il n’est pas question d’obligation mais de liberté, pour ceux qui le souhaitent, d’ajouter une langue avec sa culture, savante et populaire, à la langue commune qu’est le français langue nationale. Les langues de France ont besoin de moyens d’État, pour leur enseignement, leur existence dans les médias et dans la création artistique ; et pas simplement de subventions de collectivités locales. C’est un enjeu essentiel de la nouvelle loi annoncée, au moment où l’État cherche à dégager vers celles-ci le plus de charges possible. Il est donc souhaitable de s’appuyer sur la réflexion conduite par le Réseau des langues et cultures de France (http://languesculturefrance.free.fr), dans le droit fil du projet de loi présenté il y a près de trente ans par le député communiste de Marseille Guy Hermier.
(…) Auteur de la Langue des Messieurs, histoire de l’enseignement
du français à l’école primaire,
Armand Colin, (1)1996.
(1) Ouvrage récent sur le sujet : Lécole française et les langues régionales XIXe
et XXe siècles, par M.-J.Verny et H. Lieutard (dir.), Presses universitaires
de la Méditerranée, 2007.
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