Pourquoi l’Espagne s’enfonce dans la crise ?
Les mauvaises nouvelles s’accumulent pour toutes les économies européennes, avec la cascade de mauvais chiffres rendus publics depuis la mi-août. Ils pointent partout une baisse de régime, voire une menace d’entrée en récession. Mais c’est sans doute en Espagne que l’inversion de conjoncture est le plus spectaculaire. Alors que le pays caracolait encore, il y a quelques mois, à plus de 4 % de croissance, la tendance est désormais au mieux à la stagnation avec seulement 0,1 % de croissance au second trimestre, selon l’Institut national de la statistique (INE), chiffre confirmé ces tout derniers jours.
Tous les voyants des prévisionnistes passent, l’un après l’autre, au rouge. Chute de la production et de la consommation, hausse du chômage (près de 11 %), de l’inflation (4,8 %) ou encore du déficit galopant des comptes extérieurs. Et selon le FMI, le pire est encore à venir en 2009. Qu’est-ce qui fait déraper le « miracle espagnol » qui a si longtemps fait les choux gras de la presse libérale ?
Ni le président du gouvernement socialiste, José Luis Zapatero, ni son ministre de l’économie, Pedro Solbes, paraissent encore vouloir reconnaître l’existence de la crise. « L’Espagne résiste mieux », a déclaré en substance le chef de l’État, en jouant du sentiment de fatalité à l’égard d’une tourmente financière qui frapperait tout le monde : « la principale cause de cette situation est la crise mondiale du crédit », a-t-il déclaré.
Un peu court, estime l’économiste Pedro Montes. Pour cet ancien fonctionnaire du service d’études de la Banque d’Espagne, la conjonction de trois éléments exacerbe la crise de l’économie espagnole : la crise financière, l’éclatement de la bulle immobilière (avec une chute de 29 % des ventes en juin selon les derniers chiffres de l’INE) et un déficit des comptes extérieurs qui dépasse les 10 %. « Chacun d’entre eux, précise-t-il, pourrait être à lui seul source de détérioration, mais cumulés, ils sont source d’une situation carrément alarmante. »
Le krach de l’immobilier, dont l’un des déclencheurs a été la crise des subprimes aux États-Unis, a ébranlé tout l’édifice économique. Même si le secteur de la construction ne représentait en soi que 20 % de la richesse et de l’emploi, il a été largement boosté par la spéculation. « Le capitalisme espagnol a conçu sa propre crise », avance Pedro Montes, qui pointe aujourd’hui un effet domino dans d’autres secteurs. De fait, le chômage, qui avait été ramené sous la barre des 10 % au prix de l’explosion de la précarité, est en train de repartir très nettement à la hausse.
La récession qui se profile était pourtant prévisible. « En pleine étape de croissance, donc bien avant que les indicateurs macroéconomiques ne chutent, nous avions averti le gouvernement du danger d’alimenter notre modèle de croissance sur un bien basique tel que le logement et sur l’endettement des familles pour y accéder », rappelle Carlos Martin, du Cabinet d’études des commissions ouvrières (CCOO), l’un des deux grands syndicats espagnols. Et l’expert du syndicat d’ajouter : « Ce modèle de croissance a créé beaucoup de postes de travail mais très peu qualifiés, très peu productifs, mal rémunérés et surtout peu stables. »
Pour relancer l’économie, José Luis Rodriguez Zapatero propose d’injecter, en 2009 et en 2010, 20 milliards d’euros censés financer un « paquet » de 21 mesures. L’une d’elles est la suppression de l’impôt sur la fortune, un engagement électoral des socialistes. Ce cadeau fiscal à 1,3 million de contribuables coûtera 1,8 milliard d’euros. La TVA sera désormais remboursée chaque mois, et non plus tous les trois mois. Des réformes dans les domaines de la réhabilitation des infrastructures, des transports, des services ou encore du logement sont également programmées.
Si l’autre grande confédération syndicale, l’UGT considère que ces mesures peuvent « redonner des couleurs » à l’économie, on affiche beaucoup plus de scepticisme au CCOO. « La seule mesure significative, de part le volume de liquidités qu’elle implique, est l’élimination de l’impôt sur la fortune et elle ne favorise que les plus riches », considère Carlos Martin qui ajoute que l’argent public aurait pu être « bien mieux utilisé en direction de la protection sociale des personnes qui vont être exclues du marché du travail ». Quant aux aides de 6 milliards d’euros pour les PME touchées par les restrictions de crédit en raison de la crise bancaire, « cette ligne budgétaire figurait déjà dans les prévisions du gouvernement », fait observer le syndicaliste.
Autrement dit, le plan de sauvetage annoncé risque fort de faire flop. Autre inquiétude : les sources de financement. Car, si le budget était jusqu’à présent excédentaire, les marges de manoeuvre de l’État se sont considérablement réduites après l’adoption par le gouvernement du remboursement de 400 euros de cotisations salariales. Or ces sommes ne devraient pas être injectées dans la consommation, la tendance étant à l’épargne en période de crise. « Avec les réformes sur la TVA, le ralentissement de l’activité immobilière qui implique aussi moins d’impôt de succession sur le patrimoine, l’État va devoir s’endetter pour financer ces mesures, indique Carlos Martin. D’autant que les rentrées fiscales seront moindres avec la baisse d’activité et de la consommation. »
Au total, le panorama espagnol s’annonce donc encore plus sombre que celui de ses voisins. « L’économie est prise dans les filets d’une crise pluridimensionnelle », insiste l’économiste Pedro Montes. La rentrée s’annonce tendue pour Zapatero.
Cathy Ceïbe
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