Hypertension aux urgences de Nice
« Depuis deux jours, c’est très calme. C’est exceptionnel. » C’est d’ail- leurs suffisamment rare, l’été, aux urgences de l’hôpital Saint-Roch de Nice (Alpes-Maritimes), deuxième service d’urgences en France, pour que le personnel en fasse la remarque. En cette fin de matinée du mois d’août, on sourit, on discute, on plaisante, on prend le temps de s’enquérir de petits détails que l’on ne verrait même pas en plein rush. Comme de cette dame d’un certain âge, qui arpente les couloirs d’une démarche peu assurée. « On s’occupe de moi, ne vous inquiétez pas. Mais il faut que je marche », répond-elle tranquillement, sans s’arrêter.
« Il y a actuellement 30 patients dans le circuit », rappelle Martine Genoud, responsable soignant du pôle. Laquelle, comme ses collègues, s’étonne de ce calme, expliquant que statistiquement, entre 11 heures et 16 heures, tout comme entre 18 heures et 1 heure du matin, les urgences enregistrent généralement un pic d’activité. Malgré la quiétude apparente, tous les lits sont occupés, quelques malades patientent dans les couloirs, allongés sur des brancards. « On n’a que 19 lits d’ouverts, donc fatalement, on est obligé de laisser des gens dans les couloirs », justifie la chef de service.
L’été, la population double
Depuis juin, sept lits ont en effet été fermés aux urgences de Nice, faute de personnel en nombre suffisant. Difficile pour ce service qui enregistre quelque 70 000 pas- sages à l’année, soit une moyenne d’environ 200 à 220 personnes par jour, mais plus de 300 en période estivale. Il faut dire qu’ici, l’été, la population double. Et, spécificité niçoise, la ville compte une forte population de personnes âgées de plus de soixante-quinze ans, dont la prise en charge en matière de santé est plus lourde (lire ci-dessous). Résultat : C’est l’encombrement général. Les urgences ne désemplissent quasiment jamais et les person-nels travaillent à flux tendu. « Nous faisons héberger les patients dans d’autres services quand ils ont de la place. Et on s’arrange pour renforcer les équipes au moment des pics d’activité », précise Martine Genoud. Et d’avancer : « Les lits seront rouverts dès que possible. » La qualité ? « Nous gardons la même qualité et la continuité des soins », assure le docteur Henri Oualid, responsable médical du SAU (service d’accueil des urgences) de Nice.
Un avis pas tout à fait partagé par les personnels. « En quinze ans, j’ai pu constater une dégradation des conditions travail et d’accès aux soins », estime ainsi Laurent Gleizes, infirmier en réanimation médicale sur le site de Larcher. « Les boxes sont saturés à une vitesse phénoménale. Et les lits en aval ne répondent pas. C’est un cercle infernal : Comme on manque de personnel, on ferme des lits, donc les budgets diminuent, donc on n’a pas la possibilité de les rouvrir », déplore Christiane Cini, déléguée CGT de l’hôpital Saint-Roch.
Les patients sont malheureusement les premières victimes de cette impasse : « En juillet, il fallait compter trois heures et demie d’attente en moyenne. Un délai qu’il faut majorer de deux heures pour les personnes de plus de soixante-quinze ans. Ce qui embouteille le service », reconnaît Martine Genoud. « Il est arrivé que des gens restent quarante-huit heures sur un brancard », avance même Christiane Cini.
57 postes non pourvus
Côté personnel, le burn out (épuisement professionnel) guette. Surcharge de travail, changements de plannings incessants, période de vacances trop courte (pas plus de deux semaines) en raison du manque de personnel… Les explications sont multiples. « Vous êtes du matin et au dernier moment, vous vous retrouvez du soir ; vous n’êtes jamais affecté au même endroit… Dans ces conditions, vous n’arrivez plus à faire votre travail de façon satisfaisante », énumère Christiane Cini, qui ne peut que constater les effets de l’insuffisance d’infirmières. « Il y a 57 postes d’infirmière non pourvus sur tout l’hôpital », évalue-t-elle.
Un phénomène général, mais accentué ici comme à Paris, en raison de la cherté de la vie sur la Côte d’Azur. « Au bout de six mois, les infirmières repartent car elles n’arrivent pas joindre les deux bouts ou alors elles partent dans le privé qui leur fait des offres plus alléchantes », a bien conscience la responsable soignant du pôle des urgences, qui essaie de fidéliser son équipe par le biais de la formation continue.
L’hôpital de Nice détient le triste record d’être le plus déficitaire de France, avec un trou dans la caisse de 36,4 millions d’euros. Mais il n’est pas une exception. 28 centres hospitaliers universitaires (CHU) sur 32 sont financièrement dans le rouge. Comme partout, les difficultés ne datent pas d’hier. Elles s’expliquent par un manque de financement récurrent, mais aussi par la mise en place de la tarification à l’activité (T2A) ; dont la loi « patient, santé, territoire » risque d’entériner la généralisation, laquelle place les établissements publics au même niveau que les cliniques privées alors que celles-ci n’ont pas les mêmes contraintes ni les mêmes missions. « Un patient aux urgences, c’est une consultation. Qu’il reste une ou six heures, c’est le même tarif. Avec la T2A, on se retrouve entre l’obligation de valoriser notre activité et les limites du système. C’est la quadrature du cercle », résume le docteur Oualid. « On essaye de s’adapter aux exigences financières », précise-t-il, faisant allusion à la création d’une zone de surveillance de très courte durée (courte hospitalisation) qui est facturée en plus du passage aux urgences. « Tout notre travail, tant au niveau médical qu’à celui de l’encadrement médical, c’est de trouver des solutions pour réduire le déficit », admet Martine Genoud.
« On fait des économies sur tout »
À cette fameuse T2A s’ajoute la restructuration de l’hôpital de Nice, dont le coût a été augmenté de 57 millions d’euros ; ce qui a aggravé encore plus la situation financière. À tel point qu’un plan de retour à l’équilibre, annoncé en janvier dernier, prévoyait des dizaines de suppressions d’emplois. Cette année, l’obtention d’une enveloppe de 60 millions d’euros sur vingt ans a constitué « une bouffée d’oxygène », reconnaît Philippe Iacobbi, ambulancier et secrétaire général de la CGT sur le site Pasteur de Nice. Mais cette manne reste assortie d’un plan de retour à l’équilibre. « Il n’est plus question de licenciements, mais de départs non remplacés équivalents à 35 postes », détaille Philippe Iacobbi. « Les soignants ne seront pas touchés. Mais au niveau de l’encadrement, on nous demande de revoir nos organisations et de justifier nos postes », indique Martine Genoud.
Conséquences de cette politique : « On fait des économies sur tout », dénonce Caroline Abbib, infirmière aux urgences pédiatriques de l’hôpital Larcher. « Auparavant, on recevait des collations pour les enfants. Désormais, on ne reçoit quasiment plus rien. Quand un gamin fait un malaise, on n’a rien à lui donner. »
Au niveau de l’encadrement, on espère beaucoup du nouvel hôpital pour désengorger les services. Côté syndicat, l’optimisme n’est pas aussi marqué. Surtout avec la réforme du système de soins qui se prépare pour l’automne. « On va vers une remise en cause de la prise en charge des patients. Et si la loi sur les regroupements d’hôpitaux passe telle quelle, des hôpitaux comme ceux d’Antibes ou Menton risquent d’être menacés, et les patients de converger ici », calcule Christiane Cini, qui craint, à terme, la suppression des lits d’hospitalisation publique au profit du privé. Et l’instauration d’un système à deux vitesses.
Alexandra Chaignon
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