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Société - Article paru le 13 août 2008 dans l'Humanité

Journal de femmes de chambre (en grève)

Soixante-dix-sept jours que les salariées de Manet occupent leur entreprise de nettoyage pour obtenir leur régularisation et de meilleures conditions de travail.

Tous les jours les mêmes gestes : changer les draps, nettoyer les toilettes, faire la poussière, passer l’aspirateur… Femmes de chambre dans les hôtels de luxe de la capitale, elles s’usent le dos pour des salaires de misère. Mariam Traoré, jolie Malienne de vingt-six ans, est de celles-là. Ou plutôt était. Jusqu’à ce que, un jour de printemps, elle voie les cuisiniers sans papiers en grève du restaurant parisien Chez Papa. Une révélation. Elle interpelle la CGT : « Vous avez besoin de femmes ? Parce que nous aussi on est traitées comme des esclaves. » Pleine de bagou, elle réussit à convaincre quelques collègues et, le 23 mai, ils sont huit salariés de l’entreprise de nettoyage Manet (11e arrondissement de Paris), sept femmes et un homme, à déclarer la grève. Comme on déclare la guerre. D’abord, la clandestinité les épuise. « Même quand on va au travail, on a peur, soupire Mariam. Ce n’est pas une vie. » Depuis des années, huit ans pour la plus ancienne des grévistes, elles travaillent en France, cotisent à la Sécurité sociale, à la caisse de retraite mais restent en situation irrégulière, à la merci du moindre contrôle de police qui pourrait faire basculer leur vie en les renvoyant dans un ailleurs qu’elles répugnent même à effleurer du souvenir.

Née à Bamako, au Mali, Mariam Traoré n’a pas seize ans quand son père la marie de force à un homme de soixante-douze ans. Le lendemain de la noce, Mariam s’enfuit, sans un bagage. Direction le Sénégal, où elle restera quelques années. En février 2006, elle débarque à Paris où elle travaille depuis comme femme de chambre. Le dos et les genoux en miettes, Mariam insiste : cette lutte leur permet aussi de dénoncer leurs conditions de travail.

Pour les salariées de Manet, la semaine commence avec le planning hebdomadaire. En moyenne, 15 à 18 chambres d’hôtel à nettoyer chaque jour. Les chanceuses ont « un fixe » : un lieu de travail permanent, les autres changent de lieu tous les jours, ou toutes les semaines. « On doit nettoyer trois chambres et demie en une heure, raconte Mariam. C’est impossible. Comme on est payées à la chambre, on commence à 9 heures, parfois on termine à 16 heures, mais on ne gagne pas plus. » Et d’ironiser : « Nous, on travaille plus pour gagner moins. » Les salaires, fluctuants, s’étalent de 200 à 400 euros par mois.

Dans le petit local occupé par les grévistes, les soixante-dix-sept jours de grève jouent sur le moral. D’autant que l’employeur s’est réapproprié le local, où il travaille comme si de rien n’était. Les filles restent confinées dans un coin, télé et thermos de café branchés en permanence. Sur le mur, le planning des nuits : elles sont trois à rester dormir sur place pendant que les autres se reposent chez elles. Chaque nuit, un soutien les accompagne : Ligue des droits de l’homme, CGT, Nouveau Parti anticapitaliste, Femmes Égalité… Les associations se relaient pour leur apporter réconfort et soutien. Il y a eu des jours de fête, comme les vingt-six ans de Mariam, fêtés sur le piquet de grève. Les moments durs ? Mariam esquive et conclut : « On est là aussi pour toutes celles qui travaillent chez des particuliers et qui ne peuvent pas faire grève. »

Marie Barbier

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Tag(s) : #Société
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