les affaires sont des affaires (2/4)
Le Cavaliere en inox
Touché beaucoup, jamais coulé, souvent inculpé mais toujours innocent. Un requin blanc comme neige : Silvio Berlusconi est vorace et insubmersible. Depuis une quinzaine d’années, celui qui vient d’entamer son troisième mandat à la présidence du Conseil a passé pas mal de temps à la tête de l’Italie (sept mois en 1994, cinq ans entre 2001 et 2006, et le compteur a redémarré en mai dernier), mais surtout avec son armée d’avocats pour préparer la bagatelle de 2 500 audiences devant les tribunaux de tout le pays. Au total, la première fortune de la péninsule a été citée à comparaître dans une vingtaine d’affaires, qui constituent un florilège des meilleurs délits en droit des affaires : des pots-de-vin aux trucages comptables, des détournements de fonds aux fraudes fiscales, des abus de biens sociaux à la corruption de juges ou encore à la subornation de témoins, des faux témoignages jusqu’à l’association de malfaiteurs caractérisée par des liens avec des mafieux, etc.
Quand le roi des inculpés dirige le parti des avocats
Dès l’irruption de leur mentor dans le champ politique, ses amis ne parviennent pas à tenir leur langue. « Oui, Berlusconi est entré en politique pour empêcher qu’on lui pique ses affaires », admet Giuliano Ferrara, un journaliste de sa garde rapprochée, dans la Stampa, dès le 25 février 1994. Quelques années plus tard, Fedele Confalonieri, ami d’enfance qui porte très bien son prénom, laissera échapper dans la Repubblica du 25 juin 2000 : « La vérité, c’est que s’il n’était pas entré en politique, s’il n’avait pas fondé Forza Italia, nous, aujourd’hui, on serait sous un pont ou en prison avec l’accusation de faire partie de la mafia. C’est avec les dents que nous sommes allés chercher l’acquittement dans l’affaire Mondadori (Berlusconi et ses proches étaient accusés de corruption présumée dans la prise de contrôle du groupe d’édition italien - NDLR). Mais ça, ne l’écrivez pas… »
Dans un livre publié en 2003, le sénateur Marcello Dell’Utri, vieux compère du Cavaliere, condamné pour fraude fiscale à deux ans de prison en 1999, salue, à son tour, la méthode : « Les faits, par bonheur, nous ont donné raison, et aujourd’hui, je peux dire que, sans la décision de descendre sur le terrain avec son parti, Berlusconi n’aurait pas sauvé sa peau et aurait fini en prison comme Angelo Rizzoli qui, avec l’enquête sur la P2 (la loge maçonnique à l’origine des grands scandales politico-affairistes des années quatre-vingt - NDLR), a été incarcéré et a perdu son entreprise. »
Selon les catholiques très modérés de Famiglia Cristiana, le Cavaliere a toujours été et demeure encore aujourd’hui « obnubilé par les juges, mais passionné par les avocats », et à chacune de ses victoires électorales, son parti envoie un énorme contingent de défenseurs d’hommes d’affaires au Parlement, au premier rang desquels on retrouve toujours les avocats de Berlusconi : en 2001, les observateurs avaient dénombré 85 députés ou sénateurs exerçant la profession d’avocat dans les rangs de la coalition de droite, et cette surreprésentation de la profession n’a pas diminué lors des dernières législatives. À de multiples occasions, ces dernières années, ces députés qui continuent d’exercer leur métier ont promu et défendu des lois dont l’application devait changer les règles pour des procès en cours : modifications structurelles et des peines en matière de falsification de bilans comptables, restriction des commissions rogatoires à l’étranger, dépénalisation du droit des affaires, immunité pour les cinq plus hauts responsables de l’État, révocation possible des juges par les prévenus, réduction des délais de prescription pour de nombreux délits économiques, impossibilité pour le parquet de faire appel en cas de sentence d’acquittement…
Arcore, ton univers impitoyable
Grâce à ce système où le conflit d’intérêt est érigé en art de vivre, le Cavaliere s’en est toujours sorti. Pour la plupart de ses casseroles judiciaires, la vaisselle a été vite faite : non-lieu ou prescription. Le problème pour Silvio Berlusconi, c’est que, même avec tous ces bâtons dans leurs roues, les juges, en fouillant dans ses affaires, déterrent de nouveaux os à ronger. Pour l’heure, l’actuel président du Conseil italien n’est plus poursuivi que pour fraude fiscale, falsification de bilan comptable, abus de bien social présumés, corruption et subornation de témoins : au cours d’une instruction judiciaire longue de quatre ans, ouverte à partir d’une branche d’une autre enquête (All Iberian), deux juges milanais ont découvert un savant mécanisme destiné à constituer une « caisse noire » à l’occasion de l’achat et de la revente des droits télévisés de films et de feuilletons américains pour les chaînes appartenant à la Fininvest, la holding de Silvio Berlusconi.
En pratique, le magnat d’Arcore aurait, avec des proches comme ses enfants et le fidèle Fedele Confalonieri, acheté des oeuvres télévisuelles, via des sociétés écrans installées en Suisse, aux Bahamas ou à Monaco, pour les revendre ensuite à ses propres chaînes, non sans avoir gonflé les factures… D’après les magistrats, la différence de prix entre l’achat et la revente aurait servi à alimenter des fonds secrets, soustraits au fisc italien comme à l’appétit des autres actionnaires de la Fininvest. Toujours selon l’instruction judiciaire, Silvio Berlusconi aurait empoché 280 millions d’euros grâce à ce système. Une centaine de millions d’euros ont été retrouvés sur quatre comptes en Suisse qui appartiendraient au président du Conseil italien ou à des membres de son entourage. Selon l’enquête, même si Berlusconi a toujours affirmé ne plus s’être occupé de ses entreprises après son entrée en politique, cette « caisse noire » aurait perduré jusqu’en 2002, soit après la deuxième victoire électorale du Cavaliere. Et cela, alors que, d’après plusieurs témoignages d’anciens dirigeants des filiales spécialisées dans les droits télévisés à la Fininvest, « les ordres venaient directement d’Arcore ».
Le « recordman du monde » de la procédure
Dans cette affaire de la « caisse noire » des droits télé, le procès devait débuter en octobre prochain. Mais depuis que Silvio Berlusconi est revenu au pouvoir, rien n’est moins sûr. Dès son arrivée, le « parti des avocats » a, sous la houlette du « recordman du monde du nombre de procès dans l’histoire entière de l’humanité », comme aime se vanter le Cavaliere lui-même, adopté une de ses lois spéciales : il s’agit, officiellement, de désengorger les tribunaux en incitant les magistrats à ne s’intéresser qu’aux crimes et délits considérés comme les plus graves ; en pratique, cette loi renforce encore l’impunité dans les affaires politico-financières et suspend tous les procès non prioritaires, dont ceux, programmés ou hypothétiques, de Berlusconi.
Le 24 juillet dernier, devant les parlementaires de sa majorité, le président du Conseil italien a poussé un soupir de soulagement, gros comme un bras d’honneur. « Merci pour le travail que vous venez d’effectuer. À partir de maintenant, mes avocats vont enfin pouvoir chômer… Les juges ne pourront plus me persécuter. Et moi, j’aurai enfin des samedis libres de toute préoccupation judiciaire, je pourrai faire de la politique ! »
Thomas Lemahieu
/image%2F0551212%2F20170620%2Fob_74cedc_bandeau-pcf.jpg)