Les affaires sont des affaires (1/4)
Nanar à trois bandes
Mille neuf cents quatre-vingt-dix. La Mitterrandie vit ses années Tapie. Les médias font de l’homme d’affaire le symbole de la réussite individuelle, de l’esprit d’entreprise, de l’argent réhabilité. En réalité, son groupe industriel et sa société financière, Bernard Tapie Finance (BTF), sont en très petite forme. Mais il tient le haut du pavé médiatique : sportif, en tant que président de l’Olympique de Marseille, politique, comme député de la majorité présidentielle des Bouches-du-Rhône, étiqueté adversaire de Le Pen… Le 7 juillet 1990, de Rome où se déroule le « Mondiale » de foot, Bernard Tapie annonce qu’il achète le numéro 1 mondial des équipements et chaussures de sport, Adidas. Ce coup de tonnerre rend sceptiques les milieux d’affaires. « Le groupe Tapie représente 1,05 milliard de francs (160 millions d’euros) en chiffre d’affaire, s’étonne Valeurs actuelles. Ses résultats ne sont pas brillants. Voilà qu’il est sur le point d’acheter un empire 15 fois plus gros. » Pourtant l’affaire se fait le 8 août. Elle deviendra une « affaire ».
Pas un centime de sa poche
Pour à peine 240 millions d’euros, Tapie s’offre 80 % d’Adidas. Sauf qu’il n’y met pas un centime de sa poche. Le rachat est financé à 100 % par un prêt consenti par un pôle bancaire conduit par la SDBO, filiale du Crédit lyonnais. Mais sans apport de capital, Adidas continue de perdre de l’argent. SDBO pourrait récupérer les parts de Tapie, en défaut de paiement. Mais, en 1992, l’homme d’affaires est devenu ministre. Un ministre en banqueroute, ça ferait mauvais effet ! SDBO continue donc de couvrir. En décembre 1992, poussé par le premier ministre, Pierre Bérégovoy, et pour assurer sa carrière politique, Bernard Tapie demande à SDBO de trouver un repreneur. Prix de vente : 317 millions d’euros*.
Début 1993, Robert Louis-Dreyfus, dit RLD, personnalité du monde des affaires, est contacté. Un montage lui est proposé : il acquiert 15 % du capital et dirigera Adidas. Le reste est acquis par un groupe hétéroclite d’investisseurs dont, pour 35 % du capital, deux sociétés basées aux îles Caïmans qui sont soupçonnées d’être des sociétés écrans du Crédit lyonnais. La SDBO garantira les pertes éventuelles, mais, en échange du risque, s’octroiera 66 % d’une éventuelle plus-value. Quand à Robert Louis-Dreyfus, il obtient une option d’achat des parts des autres actionnaires. Fin 1994, RLD peut racheter 100 % du capital d’Adidas pour 670 millions d’euros, le double du prix fixé au départ. Entre-temps, contrairement à Tapie, il a changé le management, injecté des capitaux, et la marque aux trois bandes s’est redressée de façon spectaculaire. SDBO réalise une substantielle plus-value.
1 - 0 pour le Crédit lyonnais
La boucle n’est pourtant pas encore bouclée. Car c’est le Crédit Lyonnais qui finance RLD pour le rachat du capital d’Adidas. Cette fois, il ne garantit pas les pertes éventuelles. Mais le contrat stipule que la banque recevra 25 % des plus-values réalisées. Or, lorsqu’Adidas entre en Bourse en 1995, la société est valorisée à près de 1 700 millions. Pour le Crédit Lyonnais, c’est le jackpot. Pour Bernard Tapie, c’est insupportable. Il s’estime grugé par la banque au lion, l’accusant d’avoir sous-évalué le prix d’Adidas et de ne pas l’avoir informé des clauses du montage financier.
D’autant que depuis quelque temps, rien ne va plus dans le groupe Tapie. Ses sociétés prennent l’eau. Il veut sortir des affaires et se libérer des dettes. Entre la banque et l’affairiste, un montage du type de celui réalisé pour Adidas est envisagé. Le problème est que le montant des dettes du groupe Tapie dépasse les actifs de ses sociétés. Arrivé à la tête du Crédit lyonnais fin 1993, Jean Peyrelevade hésite, puis signe l’accord en mars 1994. Mais Tapie triche. Il soustrait une partie des meubles qui servaient de garantie pour l’accord. La banque ferme le robinet, lance une procédure de défaut de paiement.
Le groupe Tapie s’effondre et est mis en liquidation fin 1994. L’affairiste contre-attaque : il connaît fort bien les pratiques limites du Crédit Lyonnais qui l’ont tant servi. Il attaque la banque sur la légalité de la vente d’Adidas. C’est la guerre.
2 - 1 pour Bernard Tapie
Durant quatorze années, la bataille juridique va faire rage. D’un côté Bernard Tapie, descendu de son piédestal suite aux affaires de corruption et des comptes de l’OM, emprisonné huit mois pour ces raisons. De l’autre, le Crédit lyonnais. Ou plutôt le Consortium de réalisation, le CDR, l’organisme chargé pour l’État de gérer le passif du Crédit lyonnais après le scandale des 130 milliards de francs de pertes dans les années 1990. Les rebondissements ne manquent pas. En 2006 par exemple, le CDR est condamné en appel à verser à Bernard Tapie 135 millions d’indemnités, décision que va annuler la Cour de cassation, donnant raison au CDR contre Tapie.
Tout change après l’élection de Sarkozy. Le nouveau patron du CDR, Jean-François Rocchi, fait accepter en octobre 2007 une procédure d’arbitrage pour mettre un terme à l’ensemble de l’affaire. Ce recours, courant dans les conflits commerciaux, est inédit quand il s’agit d’un conflit entre un particulier et l’État - et anormal lorsque des procédures judiciaires sont engagées. Pourtant Bercy accepte « l’arrangement ». L’arbitrage tombe le 11 juillet 2008 et donne raison à Tapie. Il percevra 240 millions d’euros au titre de « manque à gagner » lors de la vente d’Adidas, 45 millions d’euros « au titre de préjudice moral » et 111 millions d’euros d’intérêts de retard. Soit 395 millions d’euros de l’État. Quand il aura réglé les dettes de son groupe, il lui restera de 30 à 60 millions d’euros. L’État peut faire appel. Il ne le fera pas. « C’est un choix politique, il était temps de mettre fin à ce feuilleton qui dure depuis quinze ans », assume Christine Lagarde.
Qu’il est doux d’avoir des amis
« La collusion entre Bernard Tapie et Nicolas Sarkozy est une évidence », tempête François Bayrou. Il est certain que Nicolas Sarkozy a toujours appuyé Tapie. Les deux hommes se voient fréquemment et s’estiment. « Nous sommes amis depuis 1985 », se targue Bernard Tapie. Ils ont en tout cas bien des choses en commun. Des amis, Jean-Louis Borloo, avocat de Tapie dans les années 1980, le ministre de l’Immigration Brice Hortefeux, le PDG Martin Bouygues et Patrick Le Lay, il y a peu encore, patron de TF1… Mais aussi une morgue hors norme et un rapport décomplexé à l’argent. On comprend la jubilation de Tapie à l’approche de l’élection de Sarkozy : 395 millions d’euros, ça s’arrose !
* Tous les prix ont été convertis en euros.
Olivier Mayer
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