Le capital a le moral (5/5)
Nos sociétés valent plus que nos profits
Les multinationales nous aiment. Si, dans les institutions internationales, les États ne parviennent pas à s’accorder pour lutter contre le réchauffement climatique ou contre les inégalités sociales, elles sont prêtes à se charger, elles, du bien commun. Aux rencontres organisées par le Cercle des économistes, la semaine dernière, à Aix-en-Provence, les patrons nous invitent à faire confiance à leur « responsabilité sociale ».
Eugene F. Fama n’est pas un gugusse. D’après l’index biographique aimablement fourni par le Cercle des économistes, ce membre de la fameuse École de Chicago, connue au Chili de Pinochet, dans l’Angleterre de Thatcher ou les États-Unis de Reagan pour avoir armé intellectuellement les contre-révolutions néolibérales, est présenté comme « pionnier du travail empirique et théorique sur l’efficience des marchés financiers ». « Fama a longtemps été tout en haut du classement des économistes les plus cités ces cinquante dernières années, vantent les organisateurs.(…) Eugene est aussi golfeur émérite, véliplanchiste, cycliste et tennisman. Il prétend avoir choisi la carrière universitaire parce qu’elle n’allait pas contrecarrer sa vocation sportive. » À la tribune du Davos provençal d’Aix-en-Provence, la semaine dernière, le surhomme, ex-nobélisable, la joue modeste pourtant. « Excusez-moi, je vais avoir une approche un peu simpliste, avertit-il. La seule responsabilité des entreprises, c’est de maximiser les profits. Il faut produire aux prix les plus bas, répondre à la demande et innover. Le développement est toujours durable. Et pour le reste, la réduction de l’effet de serre, ce n’est pas la responsabilité des entreprises, c’est à la société d’en décider. »
Alentour, les patrons des plus grandes multinationales françaises (Total, EDF, Areva, Suez et Lafarge) et de l’aciériste russe Severstal boivent du petit-lait. Et Nicolas Beytout, animateur à la rentrée d’une très prometteuse émission de France 5 intitulée la France en faillite, les présente avec gourmandise : « Vous avez devant vous 300 milliards de chiffres d’affaires en 2007 ; vous avez devant vous 25 milliards de résultats net ; vous avez devant vous les représentants de groupes qui emploient 650 000 personnes. C’est un concentré de responsabilité sociale ! Vous avez aussi quelques-uns des plus gros pollueurs de la planète, mais aussi quelques-uns des plus conscients de leur responsabilité. » Entre les écrans publicitaires (« nous, nous veillons à nos émissions de CO2 », « chez nous, le dialogue social n’est pas un luxe, c’est une obligation pour réussir », etc.), Bruno Lafont, PDG de Lafarge, se tortille sur sa chaise : « Vous parlez de pollueurs, mais nous, nous préférons employer la notion d’empreinte écologique. »
Patron de Total, Christophe de Margerie, grand maximisateur de profits devant l’Éternel, fait son numéro sous les vivats. « Le développement durable, c’est d’abord la transparence, ânonne-t-il. Et la transparence, c’est d’abord de parler librement, de ne pas laisser ceux qui n’y connaissent rien raconter n’importe quoi. On a du pétrole cher, probablement trop cher. C’est inacceptable. Mais la spéculation sur le pétrole, vous oubliez : il y en a peut-être un petit peu, mais ça n’est pas du tout la raison des prix élevés. Que les leaders d’opinion arrêtent de raconter n’importe quoi et on avancera vers le développement durable ! Il y a une vraie raison, mais c’est compliqué, je n’ai pas le temps de vous la dire… »
Moins vindicatif, Éric Lombard, PDG de BNP Paribas assurance, se plie, lui, à l’exercice définitivement rigolo de l’autocritique publique. « Dans le management, on a été beaucoup trop loin sur la question des profits, édicte-t-il. C’est dysfonctionnel. On a abouti à une surrémunération des dirigeants ; aujourd’hui, les écarts sont bien trop importants avec le personnel. C’est une question cruciale : il s’agit de l’acceptabilité du système capitaliste par les populations. On a maltraité les gens avec ces exigences de profits. Et si on passe notre temps à expliquer que le profit est au coeur du projet de l’entreprise, on se retrouve avec des gens qui mettent l’entreprise en péril pour maximiser leurs profits à eux. »
Thomas Lemahieu
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