Le capital a le moral (4/5)
Le monde va changer de base
Peace, love and money sur toute la planète. C’est beau, le partage : issues de fusions-acquisitions parfois spectaculaires entre des entreprises de continents différents, les multinationales de l’Ouest et du Nord passent à l’Est et au Sud. Le libre-échange exportera la démocratie et la paix. Lors des rencontres du Cercle des économistes, le week-end dernier à Aix-en-Provence, beaucoup veulent y croire encore. Mais l’ombre d’un doute perce parfois.
À l’Est, il y a du nouveau. Jadis, les Chinois, les Indiens et d’autres encore n’étaient rien ; seront-ils tout demain ? Les indices s’accumulent. C’est Jean-François Théodore, président-directeur général adjoint de NYSE Euronext, résultat de la fusion des Bourses de New York, Paris, Bruxelles et Amsterdam, qui raconte, encore estomaqué, comment un puissant financier de Dubai écarte d’un revers de main toute perspective d’investissement sur le Vieux Continent ou aux États-Unis : « Si vous croyez qu’on s’intéresse encore à vous, à l’Ouest, vous vous mettez le doigt dans l’oeil, nos relations commerciales sont toutes à l’Est », rapporte-t-il, accablé. C’est l’avocate d’affaires Loraine Donnedieu de Vabres qui brocarde les « circonvolutions bien françaises » lors de l’OPA hostile de Mittal sur Arcelor, tout en évoquant les inquiétudes australiennes face à l’implantation chinoise massive dans leurs géants des matières premières. C’est le Finlandais Jorma Ollila, ex-patron de Nokia et président du pétrolier Shell, qui souligne combien les multinationales d’origine anglaise sont aujourd’hui dirigées par des non-Britanniques.
C’est encore l’économiste Jean-Marie Chevalier qui rappelle que 40 % du capital du CAC 40 est entre les mains de fonds étrangers : « La France cherche souvent à maintenir son action dans des entreprises qui ne sont peut-être plus vraiment françaises, moque-t-il. Le patriotisme économique que l’on observe en France ou dans les pays émergents peut produire des effets positifs, quand on voit l’affirmation du nucléaire français, ou négatifs, quand il tente de s’opposer aux prises de contrôle des entreprises… » C’est le chinois Lenovo qui ne fait qu’une bouchée d’IBM, ce sont les fonds souverains du Golfe qui s’attaquent aux ports américains, ce sont mes cimentiers mexicains qui se lancent dans des acquisitions dans les pays développés, ou encore des multinationales latino-américaines du minerai de fer qui disposent de capitalisation boursière équivalente à celle d’EDF, etc.
« On assiste à un gigantesque métissage des entreprises, se réjouit Javier Santiso, directeur du centre de développement à l’OCDE. Le facteur décisif, c’est l’accès au capital dans les pays émergents. Cela produit une tectonique considérable du capitalisme international : il y a de moins en moins de périphéries ; on doit arrêter de penser qu’on est le centre du monde. En 2007, les pays émergents ont fait plus de commerce entre eux qu’avec les pays de l’OCDE et, dans nos États, 20 % des investissements directs étrangers proviennent désormais des pays émergents. Dans ces conditions, on voit un risque majeur de protectionnisme réapparaître en toile de fond. Il y a vingt ans, nous avions vendu la globalisation comme un jeu gagnant-gagnant. C’était facile parce que les vrais gagnants, c’était nous ; aujourd’hui, il y a d’autres gagnants et c’est plus compliqué à gérer parce qu’il y a des conséquences sociales. »
L’essayiste indienne Mira Kamdar tente, elle, de recadrer le propos. « À l’exception de la Malaisie, en Asie, ces dernières années, les écarts de richesses sont en train de se creuser, et non pas de se combler, avertit-elle. En Inde, par exemple, les multinationales tablent sur un marché de 50 millions de consommateurs. Ce qui signifie que plus d’un milliard d’Indiens n’ont tiré jusqu’ici aucun bénéfice de la mondialisation ! »
Éditorialiste roué au Financial Times, John Kay voudrait bien réconcilier et rassurer tout le monde. « La Chine et l’Inde vont
dépasser les États-Unis et l’Europe ? En économie, on veut toujours prévoir l’avenir mais, parfois, sans s’en rendre compte, on ne fait que parler du présent. Dans les affaires, il y a
beaucoup de choses que nous ne savons pas que nous ne savons pas. »
Thomas Lemahieu
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