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Politique - Article paru le 9 juillet 2008

Le capital a le moral (3/5)

Du pain, des roses et des prix stables

Tout va très bien. Le dumping fiscal est au beau fixe. Les averses des délocalisations industrielles irriguent les récoltes de l’innovation technologique de demain. La concurrence planétaire foudroie parfois les droits sociaux dans le vieux monde, mais c’est le prix d’un développement partagé. Et, malgré tout, à Aix-en-Provence, le week-end dernier, certains participants aux rencontres du Cercle des économistes redoutent un retour de bâton pour la mondialisation.

Pendant la grande dépression, dans les années après le krach de 1929 aux États-Unis, Andrew Mellon, secrétaire au Trésor, interpelle le président Hoover : « Surtout ne faites rien ! Liquidons les travailleurs, liquidons les fermiers, laissons le système se purger tout seul. » Professeur à Harvard, Jeff Frieden, qui rappelle dimanche matin l’épisode devant l’auditoire, en fait l’exégèse : « La crise devait forcer à s’adapter aux réalités du marché ; les gens allaient se comporter plus moralement, retrouver le goût de l’effort et travailler plus. Aujourd’hui, on doit vraiment se préoccuper des victimes de la mondialisation. Le consensus que nous avons connu autour de l’économie globalisée est en train de s’effriter : aux États-Unis, il y a dix ans, la mondialisation suscitait l’euphorie, mais à présent le mot est presque devenu une insulte, synonyme de mauvaise répartition des richesses et de dégradation phénoménale pour les catégories les plus basses de revenus. Nous allons subir des pressions fortes en faveur de mesures fiscales et politiques visant à un accompagnement social des laissés-pour-compte… » Membre du Cercle des économistes, Jacques Mistral confirme ce tragique diagnostic : « Les gens normaux plébiscitent les nouvelles technologies et Internet, tout ce qui est accessible grâce aux marchés ouverts et à la mondialisation, mais chez ces gens on voit aussi pointer des réactions populistes et protectionnistes qui sont un vrai danger pour l’avenir. La tension entre l’efficacité et l’équité réapparaît. C’est un sujet qui, on le voit, préoccupe les électeurs aux États-Unis, mais aussi les entreprises qui, avec la perspective de bouleversements dans l’accès à la santé, ont des raisons de craindre pour la compétitivité. » Juan Somavia, directeur général du Bureau international du travail, s’avance sur le même terrain, mais sans le cynisme. « Face à la globalisation, les gens se comportent de manière pas du tout idéologique. Ils sont pragmatiques, ils regardent leurs expériences propres des changements en cours, ils jugent à partir de leurs vies. Et, si le sort d’un grand nombre ne s’améliore pas, c’est sûr que l’on doit considérer que le système ouvert n’est plus en sécurité et que, dans dix ans, nous nous retrouverons peut-être tous dans une situation radicalement différente. » Accueilli au « Davos provençal » avec la déférence réservée à un pape - à maintes reprises, il est salué, désigné, honoré par les orateurs et animateurs -, Jean-Claude Trichet, président de la Banque centrale européenne (BCE), vient rasséréner tout le monde. Quand même, il sait mieux que lui ce que veut le peuple. « Les 320 millions d’Européens de la zone euro nous demandent d’assurer la stabilité des prix, indique Trichet. L’eurobaromètre le démontre, c’est la première de leurs préoccupations. Cela correspond au bon sens et cela protège les plus démunis qui sont les moins protégés face à l’inflation. » Autre incarnation exemplaire de ce « gouvernement des experts », un des meilleurs vecteurs du néolibéralisme sur la planète, Mario Monti, ancien commissaire européen à la Concurrence et, cette année, figure de proue de la commission Attali, congratule la « nouvelle France de Sarkozy » : « J’ai longtemps souligné la vision phobique en France à l’égard de l’économie de marché, mais aujourd’hui, en quelques mois, on assiste à un changement radical des élites françaises. » Dans un ricanement, Monti admet : « Bon, c’est vrai, il y a un paradoxe. On voit la France se réconcilier enfin avec l’économie de marché, au moment même où dans le monde entier, ce système est placé sous surveillance critique, mais les amis, on doit quand même se réjouir ! »

Thomas Lemahieu

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Tag(s) : #Economie
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