Aimé Césaire sur le divan de Claude Ribbe
Le Nègre vous emmerde De Claude Ribbe. Éditions Buchet-Chastel, 144 pages, 12 euros.
Écrire un livre est un acte conquérant. Mais pour que ce livre soit apprécié il est nécessaire d’avoir un bon fonds de commerce. Le livre de Claude Ribbe repose sur une idée qui, a priori, recèle un gros potentiel. La célèbre phrase d’Aimé Césaire du temps où il était étudiant, « Le nègre vous emmerde », dit toute la curiosité malsaine que la peau noire cristallisait dans les rues de Paris à cette époque. Mais cette phrase va plus loin et accompagnera, sa vie durant, le sentiment d’être ce citoyen à deux sous, que Césaire a toujours relevé venant des Blancs de la France colonialiste. En écrivant son livre, Claude Ribbe s’est reposé sur cet incontestable fonds de commerce qu’est la lutte du « Nègre fondamental » contre les effets d’un racisme latent et les relents de paternalisme et de condescendance que les Nègres connaissent bien. Le livre de Claude Ribbe repose donc sur du solide. Et même si beaucoup de gens, à un moment ou un autre de leur vie, se sont penchés sur la vie et l’oeuvre du poète et homme politique au point d’en connaître les grandes lignes, Claude Ribbe exhume des détails qui font arquer les sourcils tant par incrédulité que parce que la surprise agrémente des scénarios mettant en lumière les comportements d’hommes politiques.
Le chantre de la négritude
« Et quand je parlais de négritude, c’était pour répondre précisément aux racistes qui nous considéraient comme des Nègres, autrement dit des riens. Eh bien non ! Nègre vous m’appelez eh bien oui, Nègre je suis. N’allez pas le répéter, mais le Nègre vous emmerde. » Même sortie de son contexte, cette phrase est toujours d’actualité. Socle supportant le bâti du livre de Claude Ribbe, ce bout de phrase du Nègre fondamental relate les hauts et les bas du combat d’Aimé Césaire, de même qu’il liste les manoeuvres tordues des principaux élus pour mettre de leur côté le chantre de la négritude. Avec lui, ce sont les Antilles françaises, l’outre-mer des Créoles, du Pacifique, par extension tous les descendants d’esclaves, où qu’ils soient de par le monde, qui se rangeraient derrière celui qui a su, grâce à ses mots et à sa combativité, faire lever la tête aux Nègres et aux colonisés. Se faire prendre en photo à côté de l’homme politique martiniquais revient, pour les leaders politiques français, à jouer de diplomatie pour gagner en électorat.
Le Nègre vous emmerde de Claude Ribbe ne fait pas dans le détail. Comme à son habitude, l’auteur met les pieds dans le plat et arrose tous azimuts. Il dénonce, compare, dévoile… Et avoue avoir lancé la proposition que Césaire soit « panthéonisé ». Une proposition qui, très vite, lui échappe après que Ségolène Royal (fille de l’ex-militaire Jacques Royal, proche de l’OAS et un temps résidant en Martinique) s’est adjugé cette sulfureuse idée. L’ex-candidate à l’élection présidentielle est très vite suivie de près par d’autres têtes couronnées de la politique avant que la polémique ne passionne les foules. « Après l’avoir méprisé, voire persécuté, la France lui a offert des funérailles nationales et des tonnes de fleurs de rhétorique. Reste en suspens la question de son entrée au Panthéon. Faudra-t-il y mettre ou non sa dépouille mortelle ? », demande l’éditeur dans la présentation de ce livre à charge. « Avant son décès, ce n’est pas au poète qu’ont rendu visite les prétendants au mandat de président de la République. Ils défilèrent tous à Fort-de-France, de Ségolène Royal à François Bayrou, de Dominique de Villepin à Nicolas Sarkozy… »
La panthéonisation de Césaire
Troussé en une dizaine de jours, l’opus coup de gueule de l’écrivain d’origine guadeloupéenne Claude Ribbe sonne comme une mise au point à destination de tous ceux qui, à un moment ou à un autre de leur route, se sont rapprochés et, dans pas mal de cas, se sont servis de l’aura de « l’homme fondamental ». Pour l’auteur, le parti pris et les raccourcis de rigueur montrent toute l’hypocrisie du microcosme politique. En redresseur de torts et bon partisan de la panthéonisation de Césaire, Claude Ribbe distribue des points (plutôt mauvais que bons). Celui qui, il y a quelque temps, a sorti la tête du tout-venant littéraire en éditant le Crime de Napoléon, s’est appuyé sur l’évidence du racisme et de la politique pour se faire mousser un peu plus. Sorti du contexte existentiel césairien, le Nègre vous emmerde ne fait qu’épingler, pour le compte de son auteur, les réalités de l’homme politique hexagonal par rapport à son pendant des îles.
Fernand Nouvet
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