Bons baisers du Richistan (3/5)
La route des légendes
Le Feuilleton de l’Argent
Zola au feu, le prof au milieu
Imaginaires ravagés, enfance en danger : issu d’une famille aristocrate de l’Ardèche, 40e fortune de la nouvelle monarchie républicaine (1,07 milliard d’euros) et PDG de l’obscur mais rentable groupe de notation financière Fimalac, Marc Ladreit de Lacharrière promet l’apocalypse : « Dans les lycées, aujourd’hui, on apprend aux enfants à avoir un jugement critique vis-à-vis de l’argent, sanglote-t-il dans le Point. On lit Zola et Maupassant, on voit la misère et l’argent qui corrompt, les méchants patrons. On pourrait étudier Guizot et les grands penseurs américains. Dans les livres d’économie, c’est pareil. On parle toujours du côté négatif de ceux qui s’enrichissent impunément, des délits d’initiés… Vous ne verrez jamais de success story racontée dans les manuels scolaires ! » Autrement dit : ne laissez pas vos enfants seuls avec Zola ; devant la télé, en revanche, rien à craindre, allez-y, enrichissez- vous, enrichissez-les.
L’art de la diversion
Nous sommes à Rouen sur les braises du printemps 1968. Des grévistes occupent leurs lieux de travail, une mutuelle de province. Claude Bébéar, césar à la retraite du capitalisme français, n’est alors presque rien. Avec un collègue, il se rend au domicile de Jean Lecanuet, maire de la ville et ministre de la Justice, pour demander l’intervention de la police. Madame Lecanuet est intraitable : « Eh oui ! il faut mettre des patins si l’on veut accéder au salon. » Dans la biographie de commande, rédigée au mitan des années 1990 par une petite main d’Axa, décortiquée par Michel Villette et Catherine Vuillermot dans leur Portrait de l’homme d’affaires en prédateur (La Découverte), Claude Bébéar, sur ses patins, n’a « pas une allure des plus dignes ». Quand le capitaine de gendarmerie lui demande combien d’escadrons il faut ou encore si les vitres de l’agence sont à l’épreuve des balles, il apparaît soudain, notent les deux sociologues, comme un « grand adolescent naïf », et non comme un « patron impitoyable briseur de grève ».
Ma saga au Canada
« Ton nom, cher Paul, est associé au récit prodigieux d’une ascension prodigieuse et à maints égards unique au monde : comment tu es parti de ta petite ville de l’Ontario pour arriver à bâtir un empire industriel et financier. Comment, à vingtquatre ans, tu as commencé par acheter une compagnie d’autobus en faillite, pour un dollar – et un dollar canadien en plus ! Par la suite, tu as poursuivi cette ascension avec une devise simple : le plus grand risque d’une vie, c’est de n’en prendre aucun. » Quand, à la mi-février, dans le salon d’honneur de l’Élysée, qui vous savez remet l’insigne de grandcroix de la Légion d’honneur à Paul Desmarais, le patron canadien de Power Corporation, juché sur un magot de 3,5 milliards d’euros, ses yeux ressemblent à des diamants. Comble de la fierté : ce héros « prodigieux », artisan oublié, avec son vieux compère Albert Frère, de la tentative d’évasion, ratée, des actifs suisses et belges de Paribas menacée de nationalisation en 1981 (nom de code « Arche de Noé »), est désormais l’ami du président de la Répufric. « 1995 n’était pas une année faste pour moi, reprend l’ancien fidèle d’Édouard Balladur. Un homme m’a invité au Québec dans sa famille. Nous marchions de longues heures en forêt et il me disait : il faut que tu t’accroches, tu vas y arriver, il faut que nous bâtissions une stratégie pour toi. Preuve, cher Paul, que tu n’es pas français, car il n’y avait plus un Français qui pensait ça. Sans vouloir inquiéter tes enfants, je peux dire que je me sens un membre de la famille, l’héritage en moins bien entendu… » Le mois dernier, à l’occasion de la méga-fusion boursière entre GDF et Suez, à laquelle qui vous savez était officiellement hostile avant d’arriver à la tête du pays, Paul Desmarais, toujours cul et chemise avec Albert Frère, a empoché en tant qu’actionnaire de référence de Suez des dividendes de plusieurs dizaines de millions d’euros et, comme les eaux glacées du calcul égoïste ont bien coulé sous les ponts, l’opération n’a même pas eu besoin de nom de code.
Totem et toutou
Zhao Danyang, gérant d’un fonds d’investissement basé à Hongkong, a obtenu le privilège de déjeuner avec Warren Buffett, homme le plus riche au monde et buveur de sodas à la cerise. Au cours d’enchères organisées, début juillet, au profit d’une association caritative pour les sans-abri de Los Angeles, il a fait une offre à 2,1 millions de dollars (1,35 million d’euros) pour une rencontre de trois heures maximum dans un resto-gril de New York. « Je crois que monsieur Danyang est un grand admirateur de monsieur Buffett », observe, avec acuité, l’organisateur de l’événement. En attendant le plus beau jour de sa vie, le Chinois aux anges peut toujours relire l’évangile du roi de la planète, Mille Façons de gagner mille dollars, en rêvant de baiser les pieds du gourou des spéculateurs, entre le steak et les frites. Comme un vrai toutou à son maîmaître du monde…
Le goût de fabuler
Dans son premier livre, le Goût d’entreprendre (Bourin Éditeurs), Stéphane Leneuf, chef du service économique de France Inter, ne traite pas, mais pas du tout, d’économie, et il s’en vante. Quel dommage, ce serait en effet d’avoir sous la main les plus beaux parleurs du patronat français et de ne pas entendre Yvon Gattaz, qui s’est « mis à son “conte” de fées », Geoffroy Roux de Béziers, qui refuse de s’encroûter chez L’Oréal, part créer des magasins de portables et qui, le premier jour, ne vendra qu’un téléphone, ou encore Marc Simoncini, le concepteur du site de rencontres Meetic, qui a revendu ses voitures pour payer les premiers salaires de ses troupes, etc. À la sortie de l’ouvrage en mars, une de ses collègues de Radio France interroge non sans courage : « Mais le goût d’entreprendre, c’est aussi une affaire d’héritage ? » Stéphane Leneuf ne se démonte pas : « Ça peut être une affaire d’héritage, admet-il. Mais vous vous rendez compte à travers ces différents témoignages que beaucoup de créateurs d’entreprise, ce sont des gens issus de familles de fonctionnaires, et qui donc n’avaient pas d’atavisme particulier. Il y en a aussi qui héritent, je prends par exemple Patrick Ricard, qui arrive au sommet de son entreprise parce qu’il est un héritier, mais si vous voulez, ce n’est pas trop ça, ce qui est intéressant, c’est d’aller chercher ce qui, eux, les a poussés à créer leurs entreprises, ou à les développer. »
Dieu est vivant, il s’appelle Roman
Séisme au Tchoukotka : Roman Abramovitch, orphelin et oligarque, patron du club de foot de Chelsea et icône de la jet-set, cet été, en Méditerranée, vient, début juillet, de démissionner de sa fonction de gouverneur de la province la plus reculée de Russie, à l’extrême nord-est du pays. Un territoire plus grand que la France, soumis à des températures extrêmes et peuplé de 55 000 éleveurs de rennes, chasseurs, cueilleurs… Pendant quelques années, par bonté d’âme, par pur intérêt afin de bénéficier d’une immunité parlementaire ou, selon les mauvaises langues de l’âme russe, sous la contrainte de Poutine, la seizième fortune mondiale aurait investi l’équivalent d’un milliard de dollars dans cette contrée peu accueillante et peu glamour. D’après le Courrier de Russie, « Abramovitch a mérité l’admiration profonde et sincère des habitants de Tchoukotka. Dans sa région, on ne l’appelle jamais que par ses prénom et patronyme, formule qui marque un respect tout particulier. Selon certains sondages, 20 % de la population est persuadée qu’il y a en lui du divin. » Thomas Lemahieu
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