Bons baisers du Richistan (4/5)
À votre service, vassal
Le Feuilleton de l’Argent
Renaissance et dépendances
Au début du XVIe siècle, à Florence, Côme Ier de Médicis avait confié au génie de l’architecture Vasari le soin de construire d’élégants entrelacs de corridors pour relier entre eux les palais, privés ou publics. Le dispositif devait servir à abriter des regards les hommes d’État et leurs invités, à les protéger, eux et leurs affaires, ou encore à camoufler la confusion des intérêts privés et du bien commun. Quelques siècles plus tard, en Italie, le nouveau potentat Silvio Berlusconi ne s’embarrasse plus de ces considérations tactiques. Il est richissime et, on s’en souvient, il en fait son meilleur argument de campagne aux dernières législatives : « Moi, en tant que père, je vous conseille d’épouser un fils Berlusconi ou quelqu’un de ce genre-là, et je crois qu’avec votre sourire, cela ne devrait vraiment pas être difficile », avait répondu le magnat affairiste à une jeune précaire en détresse. Revenu au pouvoir, Silvio Berlusconi, 90e fortune mondiale (6 milliards d’euros), veut sauver son pays en faillite et, foin de corridors et d’antichambres, il n’a pas peur que ça se sache : comme l’Italie n’a plus guère de ressources et que les comptes publics sont dans le rouge, Berlusconi propose d’organiser, l’été prochain, le G8 dans l’une de ses dix villas sardes, à Porto Rotondo, sur la Costa Smeralda. Sans lui, homme providentiel ou nouveau mécène Médicis, et sa cagnotte, ça serait la honte assurée pour l’Italie, nue comme un ver dans son sac de jute, en direct sur toutes les chaînes d’info.
Second degré
L’humour de qui vous savez force l’admiration. À peine arrivé à l’Élysée, le « candidat du pouvoir d’achat » s’octroie une augmentation de 180 % – ouarf. Quand il se remarie, il rigole en off : « Depuis mon mariage avec Carla, je suis enfin devenu riche » – hilarant. Lorsque la Foire aux vanités, Vanity Fair en VO, publie, dans son édition de septembre, un long portrait de la première dame de France, photographiée sur les toits de l’Élysée, il ne comprend pas que la bible de la mode lui plante un couteau dans le dos en interrogeant à la une : « Carla Bruni, la nouvelle Jackie O. ? » Du couple Kennedy au couple Onassis, ça change tout, surtout pour le mari. À cette allure, notre homme d’État finira people comme les autres. Pas une icône glamour du rêve américain, mais un nabab de plus, vite enrichi, vite oublié.
Les milliards aux vivants
Mi-février 2001, l’administration George W. Bush n’est en place que depuis quelques mois. Un pantagruélique « paquet fiscal » est en préparation : au coeur du dispositif, les conservateurs envisagent de supprimer purement et simplement la « death tax », l’équivalent de nos droits de succession. Levée de boucliers dans le gotha ricain. Dans un encart publicitaire du New York Times, 120 grandes fortunes américaines, dont George Soros, David Rockefeller et le père de Bill Gates, s’insurgent : « Nous voulons payer des droits de succession. Supprimer cet impôt enrichirait les héritiers de l’Amérique des millionnaires et des milliardaires en frappant très durement, de l’autre côté du spectre, les familles qui se bagarrent tous les jours pour joindre les deux bouts. » Warren Buffett, quatrième fortune mondiale à l’époque, ne signe pas le texte parce que, à ses yeux, il n’insiste pas assez sur le rôle des droits de succession, « moteur de croissance économique en ce qu’ils aident à construire une société plus basée sur le mérite que sur l’héritage », mais raille vertement le projet de Bush Junior : « Supprimer cet impôt, c’est comme choisir qui ira aux jeux Olympiques de 2020 à l’intérieur du cercle étriqué des enfants des médaillés d’or aux JO de 2000 ! » Quelques années après, le même, toujours en verve, vient d’annoncer qu’il comptait se délester de 85 % de sa première fortune mondiale (40 milliards d’euros) au profit d’oeuvres caritatives et, surtout, de la fondation de son partenaire d’échecs, Bill Gates. « Je laisse assez à mes enfants pour qu’ils n’aient pas peur du lendemain, mais pas assez pour qu’ils se tournent les pouces », fanfaronne-t-il. De son côté, Bill Gates, qui a déjà doté ses oeuvres de 25 milliards d’euros, continue de récolter les meilleures notes du cours d’éthique appliquée. Et un jour, les bienfaiteurs vaincront, ils en rêvent, la faim dans le monde. Et la misère. Et le sida. Et toutes les maladies. Et même la tristesse : il n’y aura plus de chagrin d’amour.
Le gaulliste sociable Un jour, le Général a dit : « Je n’aime pas les communistes parce qu’ils sont communistes ; je n’aime pas les socialistes parce qu’ils sont socialistes ; je n’aime pas les miens parce qu’ils aiment trop l’argent. » Qui vous savez est moins misanthrope avec les siens, chers et tendres amis milliardaires en euros : Bernard Arnault (18 milliards d’euros), Serge Dassault (6 milliards), Vincent Bolloré (2,97 milliards), Martin et Olivier Bouygues (2,91 milliards), Jean-Claude Decaux (2,74 milliards), les Wendel (1,51 milliard) et Dominique Desseigne (1 milliard). Un héritage de rompu, dix de retrouvés.
Qui c’est qui a le plus long ? Pendant ce temps-là, alors que le monde court à la catastrophe, les Russes en sont encore à mesurer la taille de leurs yachts. Le banquier Andreï Melnichenko vient de payer à sa belle un palace flottant de 119 mètres, conçu par le designer Philippe Starck. Avec son « Pelorus » de 115 mètres seulement, Roman Abramovitch peut aller se rhabiller, au moins jusqu’à la livraison d’un nouveau joujou au goût du jour. En 2003, aux larges des côtes sardes, Vladimir Poutine avait mis tout le monde d’accord, par avance et pour longtemps, avec son « Moskva », un navire un brin rustique certes, mais efficace, le croiseur amiral et lancemissiles de la flotte de la mer Noire. Comme quoi, l’oligarque russe a le droit de rouler des mécaniques devant tout le monde, sauf devant le patron des patrons.
Les millions au président
Mi-juillet 2007, l’administration UMP n’est en place que depuis quelques mois. Et qu’est-ce qui se passe ? Du classique : un « paquet fiscal », qui coûte 15 milliards d’euros par an à l’État, est en préparation ; il prévoit, notamment, l’exonération à 95 % des droits de succession et, dès lors, en France, un euro hérité devient officiellement trois fois moins imposé qu’un euro travaillé. À l’occasion de cette véritable contre-révolution fiscale, les familles fortunées de France peuvent, après un savant calcul, espérer transmettre environ 10 millions d’euros à chacun de leurs enfants, sans verser un centime à l’État. Aucun tollé dans la haute française, au contraire : les riches applaudissent en douce. Malgré une fiscalité très attractive, « américanisée », selon les observateurs – elle permet d’échapper à l’impôt de solidarité sur la fortune et de déduire deux tiers des dons aux bonnes oeuvres de ses impôts –, les riches se tâtent encore pour verser dans la philanthropie. Liliane Bettencourt arrive en tête des donateurs patentés, mais elle n’a placé que 120 millions d’euros, moins de 1% de sa galette, dans sa propre fondation, qui finance la « recherche biomédicale » et la « vie culturelle ». Ses collègues en sont encore loin mais, soyons justes, beaucoup d’entre eux sont toujours prêts à des petits gestes pour améliorer le quotidien : prêter un jet privé ou un yacht à qui vous savez, régler la douloureuse des dîners d’agrément, des vacances en Égypte ou aux États- Unis… Jusqu’à présent, ils n’ont vaincu ni la faim, ni le sida, ni le reste, mais juste un chagrin d’amour, quand même. Thomas Lemahieu
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