Bons baisers du Richistan (1/5)
L’enfer, c’est nous autres
Le Feuilleton de l’Argent
La Nuit du 4 août (bis)
Pour mettre un terme à la « Grande Peur » qui se répand après la prise de la Bastille, les députés de l’Assemblée nationale constituante abolissent en une nuit les droits féodaux. Adieu dîmes ecclésiastiques, banalités et maîtrises, privilèges des provinces et des seigneurs. Avant le vote, monsieur le vicomte de Noailles monte à la tribune : « Le but du projet arrêté que l’Assemblée vient d’entendre est d’arrêter l’effervescence des provinces, d’assurer la liberté publique et de confirmer les propriétaires dans leurs véritables droits (…). Comment espérer la tranquillité publique ? En calmant le peuple, en lui montrant qu’on ne lui résiste qu’en ce qu’il est intéressant de conserver. » Un peu plus tard, le vote aura lieu dans l’enthousiasme et à l’unanimité. Le 4 août 2007, 218 ans plus tard, le Figaro Magazine célèbre l’anniversaire en publiant une « enquête sur les gâtés du système », intitulée « Les privilégiés de la République ». Adieu, dîmes populaires sur la valeur ajoutée, banalités des parachutes dorés et maîtrises des stockoptions, privilèges des rentiers et des spéculateurs ? Vous n’y êtes pas : revendiquant l’héritage de 1789, l’hebdomadaire de Serge Dassault encourage Nicolas Sarkozy et le gouvernement Fillon à mettre à bas les régimes spéciaux, à guillotiner les avantages honnis des cheminots et des agents d’EDF, à tailler des costumes aux fonctionnaires « mieux payés que dans le privé », à « dégraisser le mammouth » des logements de fonction dans l’éducation nationale. Et aujourd’hui, le 4 août 2008 ? La grande peur a, semble-til, changé de camp ; le gouvernement part en vacances et le peuple paraît calme ; toute décence est maintenant abolie.
Les exilés fiscaux servent le pays
Gérard Mulliez, président du comité stratégique d’Auchan et première fortune de France (21 milliards d’euros), selon le dernier classement de Challenges, confesse une faiblesse : alors que, pour échapper à l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF), bon nombre de membres de la famille se sont installés du côté belge de la frontière, à quelques kilomètres de Croix (Nord), le berceau historique du groupe, le patriarche a, lui, cédé devant sa femme. « Elle m’a dit : tu peux partir, moi, je reste. Le déracinement, c’est souvent une épreuve difficile à supporter pour les familles. » Dans Challenges, il salue encore le geste patriotique de ses ouailles : « La France a de la chance que des membres de la famille aient eu le courage de partir, de se faire critiquer. Le jour où il n’y aura plus de riches, il n’y aura plus d’emplois. »
Paperasse et liasses inutiles
Professeur au laboratoire de psychologie hédoniste de l’université de Harvard (États-Unis), Daniel Gilbert prétend démontrer qu’au-delà d’un certain seuil, l’argent n’a plus d’influence sur le bonheur : les Américains qui gagnent 50 000 dollars par an sont certes plus heureux que ceux qui n’en empochent que 10 000 ; en revanche, ceux qui palpent 5 millions de dollars par an ne sont pas plus heureux que ceux qui en touchent 100 000. D’après le magazine suisse Bilan qui résume cette révolution copernicienne, « pour le chercheur, quand vous avez surmonté la faim, la maladie, la peur et la fatigue, le solde de votre richesse n’est qu’une pile de papiers qui devient de plus en plus inutile en augmentant ». Et pourtant, quand on demande aux élus, pas plus heureux que les autres donc, présents au firmament du palmarès des grandes fortunes ce qu’il leur faudrait pour être vraiment « à l’aise », ils fournissent invariablement, en guise de réponse, un montant proche du double de leur patrimoine. Pendant ce temps, dans les rues de Harare, la capitale du Zimbabwe, les passants ne se baissent plus pour ramasser les coupures de 100 millions de dollars zimbabwéens qui traînent parfois sur les trottoirs. D’un côté comme de l’autre, les milliardaires sont affamés.
Sa cité va craquer
Le fils de qui vous savez fait la une d’un magazine masculin de mode, l’Optimum, à paraître le 22 août. Dans un long entretien, il parle de sa famille. Mais il évoque en particulier, nous promet-on, les grands dossiers de sa banlieue, avec, au premier rang, l’escamotage de la RN13 pour un milliard d’euros, cette verrue sur l’avenue Charlesde- Gaulle, de Neuilly, où réside encore sa grand-mère, où son père a quitté cette adolescence pleine d’humiliations ordinaires, baignée dans la hantise de voir les copains découvrir le saumon de supermarché dans son frigo quand le leur venait des meilleurs traiteurs de Paris. Dans un entretien, fin mai, au Journal du dimanche, Jean Sarkozy avait déjà empoigné le flambeau de la révolte : « Non à la discrimination, les habitants de Neuilly ne sont pas des habitants de seconde zone. » Après l’interview, le jeune homme à la « gueule d’ange » (Optimum dixit) joue les mannequins au Fouquet’s avec les costumes tendance et les accessoires de l’hiver prochain, mais là, c’est de la discrimination positive : ce n’est pas parce que les riches sont minoritaires qu’ils doivent être moins visibles que les autres, n’estce pas ?
Pluie de truismes au Richistan
Selon l’économiste français Camille Landais, 31,5 millions de Français ont vu leurs revenus augmenter de 4,6% entre 1998 et 2006, pendant que les revenus de leurs 350 000 compatriotes les plus riches augmentaient de 18 %, et que les revenus des 3 500 familles ultrariches augmentaient de 42,6 %. Célèbre chroniqueur du Richistan, Jacques Marseille rétorque par un croche-patte et un pied de nez : un, d’après lui, la richesse des riches a plus crû sous Jospin que sous la droite ; deux, comme la fiscalité n’assure pas la redistribution, mieux vaudrait simplement en supprimer l’ambition et, comme il dit, lui, « faire du social en épargnant les riches ». « Mais voyez son front soucieux » « Je demande justice pour le riche, plaidait en 1848 Adolphe Thiers, académicien et futur fusilleur impitoyable de la Commune. Il n’a pas froid, il n’a pas faim, c’est vrai. Il est repu, soit. Mais voyez son front soucieux. Son âme, moins attirée au dehors par les souffrances physiques, est plus au-dedans, et s’y agite, s’y tourmente davantage. » L’historien Philippe Videlier, qui exhume ces lignes dans un article publié par le Monde diplomatique (Manière de voir, juin-juillet 2008), observe : « Chacun porte son fardeau, les uns vêtus de bure, les autres de pourpre. »
Les déprimés des beaux quartiers
No future. Les « Nappy » sont la jeunesse dorée de l’Ouest parisien, les bad boys de Neuilly, Auteuil, Pereire et Passy. Ce sont aussi les héros d’un best-seller en chewing-gum, Hell, un oeil sur l’ennui, une plongée dans l’enfer nihiliste des « fils et filles de » du 16e arrondissement de Paris, qui dépensent tous les soirs l’équivalent de plusieurs SMIC en champagne et en coke. Après avoir lu le livre, Yannick Bolloré, un « fils de » marié à Chloé Bouygues, une « fille de », a monté une société de production pour l’adapter au cinéma. Hell ! Thomas Lemahieu
/image%2F0551212%2F20170620%2Fob_74cedc_bandeau-pcf.jpg)