Bons baisers du Richistan (2/5)
Le monde est notre jardin
Le Feuilleton de l’Argent
Bonjour, tristesse
Alors qu’à la Zahia, la « joie » en arabe, propriété du couple BHL-Dombasle dans la fastueuse médina de Marrakech, Marlon Brando passait, à une autre époque, ses journées dans la chambre la plus reculée à compter les étourneaux et à écrire des cartes postales qu’il n’envoyait jamais, à Marnes-la-Coquette, entre le parc de Saint-Cloud et la forêt des Fausses-Reposes, on manque de pain. Dans la commune la moins dense mais la plus riche d’Île-de- France (quelques-unes des 1 500 âmes paient en moyenne 92 891 euros d’impôts sur le revenu), la boulangerie a fermé ; il ne reste plus que trois antiquaires. Johnny Hallyday qui, fiscalement installé en Suisse, possède là-bas une luxueuse villégiature et l’émir du Qatar, qui vient d’y faire construire une résidence sécurisée de 4 000 mètres carrés dans le parc privé sur la commune, pourront toujours grignoter des commodes Louis XV au petit déjeuner.
Villes avec clim’ Dans Au-delà de Blade Runner, Los Angeles et l’imagination du désastre (Éditions Allia), Mike Davis décrit avec précision le double mouvement de cloisonnement des plus pauvres dans leurs bantoustans et de « bunkérisation » des classes aisées dans leurs quartiers résidentiels. « Conséquence de la vie dans les ghettos dorés et les banlieues protégées, l’expérience subjective de plus en plus réduite à la sphère privée a engendré une envie de foules, de rues animées et de spectacles, note-t-il. Les mégacorporations du divertissement comme MCA et Disney estiment qu’elles peuvent capitaliser sur cette demande de sensation urbaine en recréant quelques aspects trépidants de la ville à l’intérieur sécurisé de leurs parcs d’attractions. »
La tranquillité, c’est sacré
Un cri de victoire et un ouf de soulagement : « On a gagné, il va partir ! » Le 6 mai 2007, au soir de l’élection de qui vous savez, les bouchons de magmum ont valsé à la Villa Montmorency, de l’avenue des Tilleuls à l’avenue des Sycomores, en passant par l’avenue des Peupliers. Une cité interdite au commun des mortels, dans le 16e arrondissement de Paris, connue pour abriter des regards les pieds-à-terre d’Arnaud Lagardère, de Vincent Bolloré, d’Alain Afflelou, de Rika Zaraï, de Mylène Farmer et autres banquiers, financiers ou capitaines d’industrie. Chez les nababs, on a autant fêté la victoire de la droite que la promesse du déménagement à l’Élysée de l’encombrant personnage avec sa nuée de gardeschiourmes, hébergé pendant des mois dans la villa de son ami Dominique Desseigne, patron du Fouquet’s, d’hôtels de luxe et de casinos. Au revoir les flics et leur zinzin ; salut, les mésanges qui zinzinulent… Un an plus tard, nouveau pataquès : voilà que, remarié, le président vient retrouver sa douce qui loge dans son hôtel particulier aux abords immédiats de la villa Montmorency. Devant le ballet des voitures de police, les chuchotements réprobateurs reprennent de plus belle. Et pendant ce temps, dans le non moins nanti quartier de la Tour-Maubourg, les habitants trompettent et pétitionnent, plus classiquement, contre un projet de construction de 31 logements sociaux, quand le 7e arrondissement de Paris offre déjà un royal 0,8 % de son parc immobilier aux HLM. Ni pauvres, ni président : au Richistan, quand ils doivent malgré tout subir la promiscuité, les citoyens tiennent leurs voisins à l’oeil.
Russes comme Crésus
Plus loin, sur la Riviera, aux alentours de Saint-Jean-Cap-Ferrat, rien jamais n’est assez cher pour les oligarques russes. Pour eux, ni « crédit crunch » ni crise des « subprimes ». Les rois du gaz naturel achètent les anciennes villas du roi des Belges Léopold II, grand pillard des ressources naturelles du Congo colonisé. Les princes de l’acier s’emparent des châteaux ayant appartenu aux armateurs grecs Niarchos et Onassis. Et leurs banquiers, spécialisés dans l’évasion vers les paradis fiscaux des pactoles issus des prédations post-soviétiques, ramassent les joyaux qui restent. Autour des demeures, des caméras de surveillance, des gardes armés de revolvers et de hauts murs en béton. Quand les milliardaires russes cherchent le calme, ils veulent dire qu’ils entendent éviter de se retrouver avec une balle dans la peau ou du polonium dans l’estomac. Ainsi, à la Réserve de Beaulieu, un discret palace sur la Côte d’Azur (4 000 à 5 000 euros la suite), le directeur a dû, rapporte Paris Match au comble de l’épouvante, interdire de séjour un magnat ukrainien de la machine à laver qui exigeait des autres clients qu’ils ferment leurs parasols afin que ses vigiles personnels aient une vue dégagée sur les menaces hypothétiques.
Le « parrain » ne craint rien
Toujours à la villa Montmorency, suite à l’assassinat, ces dernières années, d’une habitante par le compagnon d’une bonne et le « saucissonnage » d’un autre par un gang de brigands, Vincent Bolloré tente de mobiliser tous les copropriétaires en faveur du renforcement des équipes de vigiles colombiens la nuit. Dans son havre de paix du bassin d’Arcachon, Claude Bébéar, longtemps surnommé le « parrain » du capitalisme français, n’éprouve pas, semble-t-il, les mêmes inquiétudes : sa maison avec accès direct à la plage n’a, nous narre le Point, pas de hauts murs de protection.
Chers paradis artificiels À Paris, Jacques Garcia, le décorateur chéri du Richistan, très discret sur les noms de ses clients mais plus volubile sur la débauche de luxe (murs d’opaline, colonnes en verre bleu de Bohème, ébène, acajou et bronze doré), machouille sa devise, un sujet de philo pour classes primaires : « Pourquoi faire riche quand on peut faire très riche ? » Dans la Chine populaire, les nouveaux très riches se construisent des châteaux sur le modèle de Chambord ou même Versailles. À Dubaï, les émirs appliquent, eux aussi, la consigne frénétique à la lettre : trois immenses îles artificielles en forme de palmiers de Palm Springs, un archipel de 300 autres, artificielles elles aussi, reproduisant les pays du globe, des pistes de ski avec de la neige, artificielle toujours, dans des centres commerciaux gargantuesques, des tours plus grandes les unes que les autres, et un hôtel, le Burj-al Arab, qui collectionne les étoiles et les superlatifs. Heureusement, Giorgio Armani est là aussi et promet de construire un hôtel sans « meubles de style, ni robinets en or, mais un design épuré ». « L’important n’est pas d’accéder au luxe, mais de savoir l’interpréter de manière personnelle », pérore l’artiste. Et à Monaco, la principauté, avec ses immeubles de grande hauteur sur la côte, envisage de désengorger le royaume d’opérette sur un caillou cossu, en construisant un cap artificiel, mais à la forme naturelle, de plus de 15 hectares.
Une planète à sauver
Dans sa dernière livraison, « How to spend it » (« Comment le dépenser »), l’inénarrable supplément loisirs de luxe du Financial Times a trouvé le moyen de sauver le monde en continuant de dépenser sa fortune à travers la planète. Et le journal de suggérer un séjour dans un palace des Seychelles où, en guise de soins pour le corps, on vous proposera des mixtures faites à partir de fruits, légumes, plantes et algues frais, rigoureusement biologiques, loin des produits chimiques des marques, même grandes… « Parmi les plus riches et les plus avisés, il y a une tendance à l’élitisme éthique, congratule la bible du Richistan. Ils considèrent leurs revenus comme une façon d’exposer leur approche holistique des questions écologiques, même s’ils peuvent faire les choix les plus sybarites, les plus raffinés, les plus voluptueux, quand il s’agit de choisir leurs centres de beauté. » Thomas Lemahieu
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