Zimbabwe : un scrutin, un candidat, une mascarade
Bulawayo (Zimbabwe), envoyé spécial.
Bulawayo est paisible. Pourtant deuxième ville du Zimbabwe, elle vit mollement, à la provinciale. L’hiver austral s’installe, la lumière s’adoucit. Aux carrefours, les vendeurs de fruits, de légumes ou de journaux ont revêtu des pulls en laine. Une saison s’achève, une autre commence. Les Zimbabwéens attendent néanmoins un autre changement, politique celui-là. Mais il tarde à venir. Il y a bien le second tour de l’élection présidentielle qui se déroule aujourd’hui, mais qui y croit vraiment à part le seul candidat resté en lice, le président sortant, Robert Mugabe ? Son portrait est partout, avec deux slogans qu’il pense mobilisateurs : « En 1980 nous l’avons fait. Refaisons-le », allusion à la victoire de la lutte de libération sur la Rhodésie raciste. « C’est la bataille finale pour le contrôle total du Zimbabwe par les Zimbabwéens. »
Les milices se sont déchaînées
Ses supporters, essentiellement ceux qui tirent quelques bénéfices du régime, savent bien qu’il en faut plus pour retrouver une large audience. Pour preuve, les offres alléchantes faites aux propriétaires des minibus assurant les transports en commun. « Si je mets des affiches de Mugabe sur mon véhicule ce n’est pas tant que je le soutiens », précise Simon, qui refuse mordicus de donner son nom de famille. Mais en échange les gars du Zanu-PF (le parti au pouvoir - NDLR) m’ont donné accès à l’essence subventionnée par le gouvernement. Conséquence, je peux baisser le prix du ticket de 3 milliards à 500 millions de dollars zimbabwéens (10 milliards zim équivalent à 1 dollar US - NDLR). »
Les hommes du président ont bien sûr reçu des consignes strictes et ont laissé les affiches de Morgan Tsvangirai, le candidat du Mouvement pour le changement démocratique (MDC). Ce qui ne sert à rien puisque l’opposition a décidé, dimanche, de se retirer de ce qui n’est qu’une mascarade électorale tant les milices du Zanu-PF se sont déchaînées depuis deux semaines, particulièrement dans les zones où le MDC est bien implanté.
Ebar Dube était (ou est, on ne sait plus très bien) trésorière du mouvement dans la petite localité de Matobo, à une soixantaine de kilomètres de Bulawayo. Nous la retrouvons assise à même le sol dans le patio de l’église baptiste, une petite valise et un sac à ses pieds : tout ce qu’elle a pu emporter dans sa fuite.
La descente des gros bras, la nuit…
« Le 16 juin dernier, je m’étais absentée de chez moi pour aller voir une amie malade. Quand je suis revenue, mes enfants avaient disparu », raconte-t-elle. Les « vétérans » de la guerre sont passés et les ont tabassés. Les six adolescents ont alors fui. « Je les ai retrouvés dans le bush, sauf un que ceux du Zanu avaient emmené et frappé deux fois plus », ajoute-t-elle en pleurant.
Le lendemain, elle a porté plainte. La police lui a dit qu’il n’y avait rien à craindre. « Mais mon voisin, pourtant membre du Zanu-PF, m’a conseillé de me cacher », dit Ebar Dube. C’est surtout la nuit que les gros bras qui se prétendent vétérans de la guerre de libération font leurs descentes. Comme de vulgaires bandits, « pour ne pas être reconnus ». Elle est maintenant quelque part à Bulawayo, en sécurité grâce à la solidarité matérielle de l’église et l’accueil de certains habitants. « Maintenant je vais attendre et voir ce qui va se passer après les élections », murmure-t-elle. « Mais, quoi qu’il arrive, je continuerai à me battre au sein du MDC », affirme Ebar Dube en serrant un peu plus le petit sac noir qu’elle tient sur ses genoux.
Hier, Robert Mugabe a laissé entendre qu’il était prêt à discuter avec l’opposition alors que le numéro 2 du MDC, incarcéré depuis plus de dix jours et inculpé de trahison (passible de la peine de mort), a été libéré contre une caution de… 90 dollars américains ! Des signes qu’il ne faut peut-être pas prendre au pied de la lettre mais qui témoignent du sentiment d’isolement qui commence à gagner le vieux leader et de sa crainte d’être dépouillé de toute légitimité dans une victoire à la Pyrrhus. Il a perdu les derniers soutiens qu’il possédait au sein de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC). Dernier coup sur la tête de Mugabe, la déclaration de Nelson Mandela, silencieux jusque-là, qui a fustigé « l’échec tragique » des dirigeants du Zimbabwe. De toute façon, Morgan Tsvangirai, toujours réfugié dans l’ambassade des Pays-Bas à Harare, a prévenu : « Les négociations seront finies si M. Mugabe se proclame vainqueur et se considère comme le président. Comment pourrions-nous négocier ? » Mais le pouvoir n’a pas cédé.
Les rumeurs les plus folles
Hier, en milieu d’après-midi, les rues de Bulawayo se vidaient imperceptiblement. Personne ne sait vraiment ce qui va se passer en ce jour de scrutin. La veille, les rumeurs les plus folles circulaient. En fin de soirée on parlait d’un encerclement de la ville par les troupes du Zanu-PF qui, disait-on, contrôlaient tous les allées et venues de Bulawayo, alors qu’à Harare le directeur adjoint de la police, Faustino Mazango, croyait savoir que « le parti d’opposition MDC a pour projet de perturber cette élection. Ces activités criminelles contre-productives feront l’objet d’une réponse immédiate (..) ». Pour Lenox Mhlanga, de l’association civique Bulawayo Agenda, il importe de continuer le travail entrepris depuis des mois. « Si le Zanu-PF force les gens à voter nous les appelons à rendre leur bulletin nul. Quant à nous, nous surveillerons le scrutin et nous rendrons compte. » Même son de cloches avec le pasteur Ray Motsi qui dirige Save Zimbabwe, un regroupement d’associations, d’ONG et d’églises pour qui « il faut maintenant mettre en place une structure de transition qui ouvrira la voie à un nouveau gouvernement ».
Pierre Barbancey
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