l’Humanité des débats. Pétrole cher
Faut-il se résoudre au pétrole cher ? Entretiens croisés
avec : Alain Beltran, historien, directeur de recherche au CNRS, spécialiste de l’histoire de l’énergie, Sadek Boussena, ancien ministre algérien de l’Énergie et ancien président de l’OPEP, professeur à l’université Pierre-Mendès-France de Grenoble, Jean-Christophe Le Duigou, secrétaire confédéral de la CGT, responsable de la commission Politique industrielle et Développement durable
Quelles sont les raisons de l’actuelle flambée des prix du pétrole ?
Alain Beltran. Comme souvent, il n’est pas simple de distinguer les causes profondes des causes immédiates. Il est certain que la forte demande de pays comme la Chine ou l’Inde, les incertitudes géopolitiques (Irak, tensions en Iran, Nigeria), les achats importants pour constituer des réserves stratégiques, la spéculation… jouent de façon plus ou moins importante. Ce qui est frappant aujourd’hui par rapport aux deux chocs pétroliers précédents, c’est que, en 1973 et 1979, des causes immédiates étaient visibles : guerre d’octobre (ou du Kippour), chute du chah d’Iran, même si là aussi les tensions sur l’offre et la prise du pouvoir progressive par les pays producteurs étaient des phénomènes de plus longue durée. Souvent, les événements immédiats ont caché les tournants véritables amorcés depuis des années (par exemple, le tournant de 1973 s’amorce dès 1969). Les mécanismes de la globalisation des marchés deviennent, quoi qu’on en dise, très complexes. Toujours est-il que la tendance ne peut qu’être haussière avec une demande qui va rester forte et une offre qui n’est pas extensible, d’autant que l’époque de la « consommation innocente » de pétrole est sans doute révolue. Depuis 1987, la notion de développement durable a fait des progrès dans les esprits.
Sadek Boussena. Je vois une conjonction de deux facteurs. Le premier est un problème d’équilibre potentiel : il n’y a pas de pénurie, mais le sentiment qu’à moyen terme, la production ne sera pas suffisante pour couvrir la demande. Le deuxième en découle, puisque cette situation est exploitée par les investisseurs financiers, en d’autres termes les spéculateurs. Ils agissent non sur l’offre et la demande réelle de pétrole, mais sur les marchés financiers. Cela a commencé avec des investisseurs qui spéculaient un peu, puis on a eu les hedge funds qui prenaient plus de risques, puis les fonds d’investissement, les fonds de pension. Ces nouveaux acteurs misent beaucoup plus sur les anticipations, et leur arrivée en masse amplifie les fluctuations des cours. C’est la crise boursière et les problèmes dans leurs domaines traditionnels d’investissement qui les fait se reporter vers ce qu’on appelle les « commodités », les marchandises du type pétrole, gaz, céréales, etc.
Jean-Christophe Le Duigou. Trois raisons se combinent. Quand le prix augmente de 10 ou 11 dollars en un week-end, il est clair que c’est un effet de la spéculation. Avec la crise des subprimes, d’énormes liquidités se sont trouvées disponibles, grossies encore par le jeu des banques centrales qui cherchaient à éviter le krach. Compte tenu de la crise économique et de la baisse du dollar, ces liquidités vont vers des valeurs refuges, dont le pétrole. La seconde raison renvoie à la gestion des compagnies pétrolières. Face au prix relativement bas du pétrole jusqu’en 2003, les grandes majors n’ont pas investi dans l’exploration-production. Gorgées de profits, elles ont racheté leurs actions pour relever encore leur rentabilité. Or, il faut de sept à dix ans entre le redémarrage des investissements et l’apport de - capacités nouvelles de production. Le troisième élément nous ramène au problème de l’énergie proprement dite. Depuis 2003, l’offre de pétrole brut n’augmente pas alors que la demande croît de 2 % environ par an. Elle continuera à progresser, car deux tiers de l’énergie mondiale sont actuellement consommés par onze pays industrialisés seulement. Enfin, des pays comme le Venezuela ou la Russie, qui se réapproprient leurs réserves de pétrole ou de gaz, entendent les gérer avec économie sur le long terme, se refusant de les surexploiter pour ensuite placer l’argent à des taux d’intérêt relativement bas. Certains marchés ont anticipé cette situation nouvelle de l’offre et de la demande. Et la spéculation s’est greffée sur la tendance globale à la hausse. S’agissant du risque de pénurie, selon l’Agence internationale de l’énergie, qui fait autorité, d’ici 2020 la demande ne - dépassera pas la production. Même si une tension est possible en 2010, il n’y a pas de rupture à cet horizon. Il n’y a donc pas de pénurie.
Peut-on parler d’une bulle spéculative ?
Sadek Boussena. Cela ressemble à une bulle, dans le sens où les cours sont gonflés par une activité d’acteurs financiers qui peuvent, à tout moment, changer de position. C’est toute la différence avec les acteurs traditionnels comme l’OPEP, les non-OPEP ou les compagnies de production ou de services pétroliers qui sont responsabilisés car clairement identifiables. La caractéristique des fonds, c’est leur anonymat relatif. On ne sait pas toujours qui est derrière. Ils peuvent, du jour au lendemain, « prendre leur profit » et repartir. Cela rend le marché très volatil. Il suffit d’un accident, d’un événement politique en Iran, au Venezuela, au Nigeria ou ailleurs et les prix peuvent monter. Ils peuvent aussi, et c’est très important, descendre. Pour deux raisons. Premièrement, parce que ces acteurs financiers peuvent trouver d’autres opportunités et se retirer. Deuxièmement, je n’exclus pas, avec les prix actuels, que la demande connaisse, avec un petit effet de retard, une baisse assez importante.
Jean-Christophe Le Duigou. Il y a une bulle spéculative sur l’ensemble des matières premières énergétiques, non énergétiques et alimentaires qui est liée à la première raison que j’indiquais. On n’en a pas fini avec la crise économique.
À qui profite cette hausse ?
Sadek Boussena. Au moins à quatre catégories d’acteurs. Les producteurs-vendeurs : pays de l’OPEP ou non OPEP (Russie, Mexique, Norvège, Égypte, Malaisie, etc.), compagnies pétrolières grandes ou petites, compagnies de services pétroliers. Les grandes compagnies qui raffinent, transportent, distribuent et font une marge à toutes les étapes de la chaîne. Les États consommateurs qui mettent des taxes. Enfin, elle profite aux gros investisseurs financiers qui apportent de la liquidité, mais ont la caractéristique de gagner à la baisse et à la hausse. Le niveau de prix interpelle, mais on peut se poser des questions sur le partage de la rente. Tout confondu (production, amortissement des équipements, etc.), il ne revient que 30 à 35 % aux pays producteurs. Nous sommes peut-être à l’orée d’une redistribution de la valeur qui se crée dans ce secteur.
Jean-Christophe Le Duigou. En premier lieu, elle profite aux grands fonds de placement qui gagnent à la hausse comme à la baisse. Certains sont des filiales de banques qui sont en train de solder l’affaire des subprimes. Quant aux pays producteurs, je crois ce que dit l’OPEP, ils ne sont pas derrière ces hausses mais veulent un prix rémunérateur. Leurs bénéfices se sont accrus, mais des pays comme le Venezuela, l’Iran ou la Russie doivent financer le développement de populations très importantes. Il est logique que le brut leur soit payé plus cher. C’est la situation de bas prix jusqu’au début des années 2000 qui était anormale.
Alain Beltran. Depuis les années 1960, le centre de gravité de la décision est passé des compagnies internationales aux pays producteurs (nationalisations, hausse des royalties), cependant, les compagnies internationales possèdent une technologie et des réserves financières qui leur permettent toujours de jouer un rôle crucial, d’autant que leurs bénéfices sont devenus très importants et que le secteur pétrolier s’est concentré pour bénéficier de moyens encore plus importants. Ne serait-ce qu’en France, où l’on a vu Total prendre le contrôle du belge Petrofina, puis de l’autre entreprise nationale Elf-Aquitaine. Le phénomène est général. Pour les populations des pays producteurs, la réponse doit d’abord distinguer les pays à très faible population comme les Émirats (ou la Norvège !) et les pays à la population plus nombreuse (Nigeria ou même Algérie). La répartition de la richesse est mathématiquement différente. D’autre part, il est commun de parler de « malédiction du pétrole » du fait que la richesse en hydrocarbures est répartie de façon très inégale selon les couches de la population. En fait, on rebondit sur les multiples conséquences du mal-développement : État hypertrophié, projets sans intérêt, placements hors du pays, prévarication, insuffisances techniques, absence de transformation sur place… En définitive, certains pays ne profitent guère des retombées et au contraire recueillent tous les aspects négatifs, en particulier en Afrique noire. Le contre-exemple serait la Norvège, qui utilisera les gains du pétrole pour les générations futures. Les pays du Golfe ont fait, par exemple, le choix du tourisme de luxe.
La crise actuelle est-elle durable ?
Jean-Christophe Le Duigou. Contrairement à ce qui s’est passé lors du choc pétrolier des années 1970, directement lié à la guerre au Moyen-Orient, il ne faut pas s’attendre à un « contre-choc » et au retour d’un pétrole peu cher. Le baril reviendra sans doute à un niveau de prix plus raisonnable, mais pas à 30 ou 25 dollars le baril. Les conditions de prix anormalement élevées risquent de durer longtemps si des mesures de régulation ne s’imposent pas au plan international. Il serait possible d’utiliser certains outils de régulation, notamment pour bannir un certain nombre de pratiques spéculatives.
Sadek Boussena. Nous ne sommes plus dans la situation des années 1990. Rareté pour certaines ressources, problèmes de pollutions… Nous sommes dans une autre ère et la recherche d’un nouvel équilibre pour les prix de l’énergie. Ma conviction est que le baril de pétrole ne sera plus au-dessous de 80 à 90 dollars. Mais la seule chose qui est établie, c’est que cela va fluctuer. Ce marché est très dépendant de la géopolitique, des incertitudes économiques. On est entré dans une phase de turbulences. Aujourd’hui, les producteurs craignent que de nouveaux investissements entraînent des surcapacités, la chute des cours et donc des catastrophes économiques et politiques dans leurs pays. Certes, ces prix élevés les arrangent, mais ils font aussi les affaires des pays déjà riches qui y trouvent une manière d’ajuster la demande vers le bas, surtout dans les pays émergents qui vont avoir des besoins potentiellement croissants. Certains disent : le pétrole cher, pourquoi pas ? Ils y voient des avantages : premièrement, réduire et rationaliser la consommation ; deuxièmement, permettre le développement de sources alternatives rentables ; troisièmement, rentabiliser des gisements en dehors de la zone OPEP, et donc diversifier les sources d’approvisionnement. Des prix élevés peuvent permettre d’ajuster la demande, mais ils vont poser des problèmes dans les pays riches comme dans les pays pauvres. La crise énergétique peut accentuer les inégalités, entraîner des crises politiques, des mouvements de populations.
Alain Beltran. Le rapport de forces dans le monde de l’énergie est devenu complexe et on peut penser que c’est aussi l’absence d’un leadership bien affirmé qui provoque ces mouvements erratiques. À l’époque de la domination des cartels anglo-saxons, les prix étaient stables, mais trop bas pour répondre aux attentes des pays producteurs.
Peut-on envisager une sortie de crise qui n’aggrave pas les inégalités ?
Alain Beltran. Les pays qui souffrent le plus des chocs pétroliers sont ceux qui se développent difficilement et n’ont pas de ressources en matières premières. On peut imaginer que les pays développés changent lentement de « civilisation », bouleversent leurs habitudes pétrolières, s’adaptent. Ils en ont les moyens, si ce n’est la volonté. Mais les pays les plus pauvres qui veulent se développer n’en sont pas encore là et vont souffrir. Une initiative internationale pour les aider à passer ce troisième choc pétrolier serait fortement souhaitable.
Sadek Boussena. Il serait temps que s’organise un vrai dialogue pour stabiliser le marché dans l’intérêt de tous les acteurs réellement concernés : acheteurs, vendeurs, industries, banques, producteurs, compagnies. Le pétrole est un produit stratégique. Il est incontournable, pas seulement pour les riches, mais de plus en plus pour les pays émergents qui n’ont pas de substituts. Il ne faudrait pas que le prix soit la seule variable d’ajustement de la demande car celle-ci correspond à un besoin objectif. Comment rassurer les acheteurs sur l’organisation de la production et leur garantir le pétrole dont ils ne peuvent se passer sous peine de tensions graves. Comment rassurer les producteurs pour qu’ils investissent dans cette industrie sans avoir à connaître comme dans le passé des pertes dramatiques ? Comment, dans les pays exportateurs, garantir aux populations une utilisation rationnelle des recettes ? Nous sommes en plein questionnement. Sur ce dernier point, en tout cas, je pense que la réponse ne peut qu’être structurelle, par le contrôle démocratique des dépenses et donc avec la possibilité de l’alternance et du pluralisme politique. C’est-à-dire en permettant par les élections de contrôler les dirigeants sur leur capacité à rendre meilleure la - situation des gens.
Jean-Christophe Le Duigou. Il faut s’attaquer à la spéculation et en même temps à la question du pouvoir d’achat. Le pétrole représente 9 % de la consommation moyenne des ménages, jusqu’à 16 ou 20 % pour certains. Habitat, voiture…, les plus modestes consomment moins d’énergie, mais beaucoup proportionnellement à leurs revenus. La TIPP n’augmente plus avec le prix, mais on peut s’interroger sur la TVA. Le plafonnement que le président de la République demande à l’Europe n’est-il pas un leurre quand on sait que cette décision est soumise au vote des vingt-sept pays ? Quant à la taxation du prix, c’est un moyen à double tranchant. En tout cas, la France seule ne peut y recourir : les pétroliers pourraient vendre ailleurs, ce qui entraînerait une pénurie. Concernant Total, il faut être clair, la privatisation nous a fait perdre un instrument de souveraineté, mais nous avons, et notamment avec les salariés de l’entreprise, des choses à dire sur l’utilisation des profits. Pour la CGT, la priorité c’est de gagner des compensations immédiates pour les ménages : relèvement de la prime à la cuve, réévaluation des frais pour ceux qui utilisent leur voiture dans leur travail, chèque transport obligatoire à la demande des salariés. Et nous demandons à nos syndicats de revoir leurs exigences salariales en fonction du coût de la vie.
Peut-on affirmer que la crise actuelle est un mal pour un bien du point de vue des objectifs écologiques ?
Jean-Christophe Le Duigou. C’est plus compliqué ! À plus long terme, il faut des mesures structurelles visant à réduire notre dépendance vis-à-vis des énergies fossiles qui, de plus, sont polluantes. Cela correspond aux conclusions du Grenelle de l’environnement mais nécessite d’énormes investissements. Dans les transports, il faut un programme d’investissement ambitieux, 40, 50 milliards sans doute. Pour le bâtiment, nous avons fait des propositions qui ont le mérite de créer 400 000 emplois très rapidement. Mais les enjeux se comptent en centaines de milliards. On peut bâtir une logique économique sur cette question d’efficience énergétique. Autre volet : les mutations technologiques comme la voiture hybride ou le moteur à hydrogène, sur lesquelles la France n’est pas en avance. Enfin, j’y tiens, il y a le programme nucléaire. L’utilise-t-on comme un atout au profit de l’ensemble de la société ou laisse-t-on EDF, Suez ou Gaz de France empocher les bénéfices ? La maîtrise de cette filière devrait servir au développement économique. Cette crise nous appelle à poser les problèmes à moyen et long termes.
Alain Beltran. La crise du pétrole cher, ce qui n’est pas une information surprenante, doit apprendre au monde un développement raisonné, respectueux des grands équilibres, soucieux de l’avenir. Une fois que l’on a dit cela, la planète n’est pas à l’abri d’un certain nombre de décisions aberrantes : le chacun pour soi, l’utilisation irrationnelle de ressources finies, le recours au charbon sans effort de dépollution, le développement du nucléaire sans contrôle de la sécurité et en alertant sur les risques de prolifération. Ce changement d’époque, de paradigme pour faire plus savant, ne conduit pas forcément à la sagesse.
Est-il utopique d’imaginer une intervention concertée des États, par exemple au plan européen, pour réguler les échanges et les prix ?
Jean-Christophe Le Duigou. La Confédération européenne des syndicats s’est emparée du problème et fait des propositions intégrant les dimensions économique, sociale et environnementale. La CGT propose la mise en place d’une Agence européenne de l’énergie sur le modèle de ce qui a été fait en matière d’espace. Mais il est évident que demeure dans les choix énergétiques une forte dimension nationale.
Sadek Boussena. C’est le moment de repenser l’économie en termes de ce qu’on appelle la globalisation et la mondialisation. Il faut aller vers une régulation. Je sens que monte ce besoin, et pas seulement sur le pétrole. Il faut maintenant déboucher. Ce n’est dans l’intérêt de personne que des pays restent sur le côté, s’enfoncent dans la pauvreté.
Alain Beltran. La France a souvent joué de par le passé un rôle original, refusant les affrontements, jouant les contacts Nord-Sud, une certaine solidarité. C’est pourquoi elle avait refusé de participer après le premier choc pétrolier à l’Agence internationale de l’énergie, privilégiant les rapports bilatéraux directs avec l’Arabie saoudite ou l’Irak. Malgré tout, cette démarche fidèle à une certaine politique arabe, qui remonte au moins au second Empire, n’a guère été suivie. Depuis le second choc pétrolier et la chute de l’URSS, le marché des hydrocarbures s’inscrit dans une certaine géopolitique à laquelle les États-Unis sont très sensibles, mais c’est fondamentalement un bien rare soumis aux aléas du marché. On ne voit pas encore qui pourrait remettre en cause les mécanismes du marché, même quand ceux-ci conduisent à des situations de grande tension. Mais les émeutes de la faim et les tensions géopolitiques peuvent aussi conduire à une nouvelle réflexion, celle de la gouvernance mondiale, où les lois du marché seraient tempérées par les intérêts des plus faibles. Cela viendra un jour, mais ce n’est pas à un historien de dire quand et où…
Entretiens réalisés par Lucien Degoy et Jacqueline Sellem
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