« Des gens en détresse parce qu’ils ne trouvent pas d’emploi »
« L’étau se resserre sur les chômeurs et sur les agents ANPE qui refusent de sanctionner », résume Vincent Strobel, militant CGT à l’ANPE, à propos du projet de loi sur l’« offre raisonnable d’emploi » (ORE) présenté hier en Conseil des ministres par la ministre de l’Économie, Christine Lagarde. Le texte, qui doit être débattu et adopté par le Parlement cet été, est intitulé « Droits et devoirs des demandeurs d’emploi », mais on y chercherait vainement la trace de nouveaux droits pour les chômeurs. Côté devoirs, le projet prévoit un contrôle et des sanctions renforcés, axés sur une nouvelle définition de l’offre d’emploi dite « raisonnable », qu’il ne serait donc plus légitime de refuser plus d’une fois. Au bout de trois mois de chômage, l’ORE correspondrait à un emploi rémunéré 95 % du salaire antérieur de la personne. Au bout de six mois, cette garantie chuterait à 85 %, et le lieu de travail devrait se situer à moins d’une heure ou de 30 kilomètres du domicile. Après un an de chômage, l’ORE serait simplement un emploi rémunéré au moins à hauteur de l’allocation chômage. Le chômeur pourrait refuser une ORE, au deuxième refus, il pourra être radié et perdre son allocation. Le temps de se réinscrire, il aura perdu au moins un mois d’allocation. Si les sanctions sont appliquées, elles pourront donc faire réaliser de substantielles économies au régime d’assurance-chômage (UNEDIC), mais aussi à l’État, qui verse le RMI et l’ASS.
Un discours pour mettre la pression
L’objectif est donc économique, mais aussi idéologique, puisque ce projet porte l’idée que les chômeurs sont responsables de leur situation et qu’ils ne sortiront du chômage que par la contrainte. En présentant le projet ORE, les membres du gouvernement ne manquent jamais de
souligner l’existence de « 500 000 offres d’emploi non pourvues ». Sous-entendu : les chômeurs pourraient retravailler, s’ils le voulaient. « Le postulat du demandeur d’emploi feignant qui se permet de refuser des offres ne correspond pas à la réalité, c’est scandaleux », proteste Sabine Landrevie, du SNU ANPE. « Dans les agences, on voit des gens en détresse parce qu’ils ne trouvent pas d’emploi. Un chômeur sur deux n’est pas indemnisé, et ceux qui ont une allocation touchent 800 euros en moyenne. Quand on vit avec 800 euros, on a envie de retrouver un travail, même mal payé. Depuis dix ans que je travaille à l’ANPE, je vois chaque jour des gens qui pleurent dans l’agence. La réalité, c’est que les créations d’emploi sont très faibles avec le nombre d’entreprises qui ferment ou licencient tous les jours. » La syndicaliste s’interroge sur les offres d’emploi non pourvues. « 300 000, 500 000, on a tout entendu, mais on aimerait savoir d’où sortent ces chiffres. Sur le site de l’ANPE, on n’est pas du tout dans cet ordre de grandeur, et la plupart des offres sont en CDD ou intérim. C’est simplement un discours pour mettre la pression et obliger les gens à prendre n’importe quel boulot précaire. » Une critique qui rejoint celle du collectif ACDC : « Aucun service statistique n’assume ce chiffre de 500 000 offres d’emploi non pourvues », a souligné mardi l’économiste Pierre Concialdi. D’après lui, la seule donnée fiable, fournie par Eurostat, fait état de 0,6 %, soit 150 000 emplois vacants en France.
« Bonnes pratiques de placement »
Le Code du travail prévoit déjà la radiation pour défaut de recherche d’emploi, et les possibilités de sanction ont été augmentées par la loi Borloo de 2005. Mais la réticence des agents ANPE a limité, jusqu’à présent, la mise en oeuvre réelle des suppressions d’allocations. Qu’en sera-t-il avec le nouveau dispositif ? « La direction risque de nous imposer des objectifs chiffrés de radiations, en mettant les agences en concurrence entre elles », pointe Vincent Strobel, de la CGT ANPE. « Tout dépendra de la pression de la hiérarchie », appuie Sabine Landrevie du SNU ANPE, qui craint aussi que la maîtrise des décisions n’« échappe » aux agents par le biais des logiciels. La mise en place au printemps d’un logiciel intitulé « Bonnes pratiques de placement » (BPP), qui impose à l’agent un déroulement et des questions lors de la rencontre avec le chômeur, inquiète les agents car elle normalise leur entretien et réduit leur marge de manoeuvre. « Les agents sont assez attachés à la notion de service public et de conseil au chômeur, ils estiment qu’ils ne sont pas là pour imposer des choses », estime Vincent Strobel de la CGT ANPE. Avec un outil comme BPP, les entretiens peuvent être menés par des personnes vite formées, n’ayant pas cette culture du conseil. Notamment par des agents ASSEDIC, qui devront changer de métier à l’occasion de la fusion avec l’ANPE. Et par les futurs recrutés de l’organisme fusionné, qui le seront sous statut privé.
Fanny Doumayrou
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