École des marchands ou École des pédagogues ?
Après la suppression progressive de la carte scolaire, après l’amputation de deux heures de la semaine scolaire et « le recentrage sur les fondamentaux à l’école primaire, après la publication annoncée des résultats des évaluations des écoles sur Internet dès la prochaine rentrée, après l’annonce de la mise en place d’un « lycée à la carte » et de la suppression de l’année de formation professionnelle des enseignants, on se demande bien ce que le gouvernement va encore inventer ! « Maintenir le cap des réformes » fonctionne ainsi aujourd’hui comme une formule magique, permettant de donner aux Français le sentiment qu’on s’occupe de leur École. Certes, on s’en occupe, et de manière systématique. Mais comment ? En inscrivant cette École dans une logique marchande dont il faut tenter de comprendre le fonctionnement.
Le principe : on améliore la qualité de l’éducation en mettant en concurrence les acteurs - professeurs et cadres éducatifs -, les établissements - au sein de l’enseignement public, comme entre l’enseignement public et l’enseignement privé - et les institutions - l’éducation nationale, les collectivités territoriales et les associations. La conséquence : l’État ne garantit plus la qualité du service public, mais se contente de faire jouer les rivalités. Ce qu’on nous présente ici comme le fin du fin de la modernité n’est, en réalité, que le ripolinage de la vieille formule de Mandeville (1670-1733) dans la Fable des abeilles : « Les vices privés font les vertus publiques. »
La méthode : pour accorder le vieux libéralisme à la montée des individualismes, le pouvoir politique développe une technocratie évaluative. Il fixe des standards, multiplie les tests de toutes sortes, rend publics les résultats et laisse les parents — dont on fait ainsi des « consommateurs d’école » - développer leurs stratégies personnelles afin de trouver les meilleurs établissements pour leurs enfants.
Le point d’appui : quand les parents ne sont pas contents de ce qu’ils vivent dans une école, de la manière dont ils sont écoutés et pris au sérieux, de l’encadrement
et de l’accompagnement de leurs enfants, au lieu de s’impliquer et de militer pour améliorer la situation, ils sont simplement invités à changer d’établissement.
Le gain : plus besoin d’investir dans notre École, ni même d’en former les enseignants, car le marché stimule les initiatives et permet d’optimiser le rapport qualité-prix. Plus besoin, non plus, de financer des aides et des dispositifs spécifiques pour permettre aux acteurs de faire face aux difficultés qu’ils rencontrent : on se recentre sur « le coeur du système » - les classes et les cours « normaux » - et l’on réduit drastiquement tout le reste.
L’implicite : il y aura des gagnants et des perdants, tant du côté des familles que du côté des élèves et des enseignants. Mais, après tout, il en a toujours été ainsi. Et, de plus, l’État, dans sa volonté de soutenir les efforts méritoires, organise la concurrence entre les exclus afin de désigner ceux et celles qui pourront échapperaux ghettos dont ils sont originaires.
La justification : il faut bien que la réussite se mérite d’une manière ou d’une autre. Une École où tout le monde réussirait et serait capable d’accéder aux fondamentaux de la citoyenneté se discréditerait vite aux yeux de ceux - majoritaires, dit-on - qui sont persuadés que le petit nombre des élus garantit la béatitude au paradis.
Le « socle commun » ne garantit qu’une insertion a minima ; en le distinguant des objectifs de la scolarité obligatoire, on a institué l’école à deux vitesses dès le plus jeune âge.
La pédagogie : on n’en a pas besoin, car ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas apprendre, c’est leur problème. Ainsi le « pédagogisme » est-il stigmatisé pour son obstination à poser des questions impertinentes. En affirmant qu’il ne suffit pas d’enseigner pour que les élèves apprennent, il fait entrer en compte des variables ni quantifiables ni mesurables : le sujet et son désir, la capacité de l’École à instituer le premier et à susciter le second.
Le corollaire : face aux rancoeurs de ceux qui se sentent abusés ou humiliés, il faut développer un discours autoritariste qui les assigne à une sage résignation.
En effet, le discours sur l’égalité des chances a engendré des espérances très largement déçues. Les élèves en échec, de victimes, se retrouvent coupables et, incapables de métaboliser leur exclusion en militantisme social, syndical ou politique, s’expriment par la violence ou les réflexes tribaux qu’il faut réprimer. L’avenir : il se conçoit à partir de la vision libérale de la dette, sans aucune considération pour les coûts sociaux à moyen et à long terme de l’échec scolaire. La notion d’investissement est rabattue sur une vision productiviste à court terme.
On fait la même erreur que celle qui, en matière d’écologie et d’environnement durable, compromet l’existence de notre planète. Mais, ici, il ne s’agit plus de se demander quel monde nous laisserons à nos enfants - ce que, malheureusement, nous savons -, mais quels enfants nous laisserons au monde - ce qui reste notre dernière responsabilité.
La prévention : dans la conception du libéralisme technocratique et autoritaire, c’est une illusion soixante-huitarde car, par définition, on ne peut pas en mesurer les effets immédiats. Puisque prévenir, c’est empêcher des choses d’avoir lieu, on ne trouve jamais de « raison objective » capable d’en justifier la dépense. La prévention ne peut relever que d’un choix politique volontariste, d’un pari sur le futur irréductible aux arguties comptables.
Face à cette logique d’une extrême cohérence, il convient, plus que jamais de travailler à une alternative crédible. Il nous faut une École où l’État garantisse que les missions de service public de tous les établissements sont bien assurées. Une École qui associe véritablement les professeurs et les familles à la définition de l’intérêt collectif. Une École qui promeuve l’inventivité pédagogique au service de tous les élèves. Une École qui promette à ceux qui s’y investissent, quelles que soient leurs origines, des satisfactions intellectuelles de haut niveau. Une École ambitieuse.
Une École pour la République et la démocratie.
(*) Dernier ouvrage paru : L’éducation peut-elle être encore au coeur d’un projet de société ?, avec Pierre Frackowiak, éditions de l’Aube, 2008.
Par Philippe Meirieu, professeur de sciences de l’éducation à l’université Lumière-Lyon 2 (*)
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