l’Humanité des débats
Mai 68 : réponse à Jacques Julliard
Par Charles Silvestre, journaliste.
Jacques Julliard pleure. Il pleure, dans un numéro du Nouvel Observateur, sur son pauvre pays saisi par la débauche commémorative, atteint par cette redoutable maladie qu’est « l’anniversomanie » : des tonnes de livres, gémit-il, des émissions à n’en plus finir, du souvenir en veux-tu en voilà, de l’émotion à la pelle… Si, encore, il s’agissait du retour au pouvoir du général de Gaulle, après le 13 mai 1958 ! Au moins ce serait un anniversaire rond : cinquante ans. Mais, là, dans la célébration incriminée, ce qui désole notre Cassandre c’est que l’événement en question n’a même pas cet âge, il n’a que quarante ans.
C’est, bien sûr, le retour à Mai 68 qui accable M. Julliard. Il s’en étouffe : Sorbonne par-ci, Billancourt par-là, barricade un jour, défilé un autre, détour par Charléty, retour par Grenelle. Combien de temps cela va-t-il encore durer ? Jusqu’au 41e anniversaire, se demande-t-il, en mai 2009, où l’on battra de nouveaux records ? À bien y réfléchir, il n’est pas sûr que ce soit le trop-plein de médailles et de figures commémoratives qui agace le plus l’intéressé. À notre connaissance, faire de Daniel Cohn-Bendit, non l’acteur de premier plan qu’il a été, mais une icône à vendre à la une, n’a pas gêné son propre journal.
Jacques Julliard commet une erreur d’optique : même si l’anniversaire reste plus commémoratif, plus livre d’images, plus iconique, plus répétitif, et donc à terme lassant, que ce qu’il eût pu être en s’ouvrant en grand à ses acteurs populaires, à leurs récits inédits et pleins de saveur, même si les syndicalistes ont été mis à la diète médiatique - à la table de la commémoration tout le monde n’a pas droit au même menu -, il reste que le battage auquel Mai 68 donne lieu n’est pas du au hasard. Les livres trouvent lecteurs, les émissions des téléspectateurs, les numéros spéciaux des acheteurs. L’offre répond à une demande.
Mais, puisque Jacques Julliard fait l’âne, qu’il nous permette de lui donner du son : Mai 68, à quarante ans, a plus d’écho que le retour au pouvoir du général de Gaulle, il y a cinquante ans ? Et si l’explication était, cher confrère, que Mai 68 reste dans les mémoires comme un moment de bonheur et mai 1958 un moment de peur ; que Mai 68 est un événement voulu et mai 1958 un événement subi ; que Mai 68 est le fait d’un grand peuple et mai 1958 le calcul d’un grand homme.
« Mai la gâteuse », ainsi est titrée la chronique du Nouvel Observateur, allusion qui se veut perverse au fameux « Moscou la gâteuse » de l’Aragon des années 1920. Mais, Jacques Julliard, comment expliquez-vous que, loin des accolades d’anciens combattants qui se sont autodécernés les palmes académiques de 68, deux Français sur trois, selon un sondage CSA-l’Humanité, se situent, aujourd’hui, du côté de la révolte étudiante et de la grève ouvrière ? Sur quoi se fonde cette sympathie qui franchit les barrières du temps - le monde n’aurait plus rien à voir avec celui de 1968 -, du discrédit - mai se résumerait à un happening d’initiés -, de la diabolisation - le candidat élu haut la main président de la République s’est promis de le liquider ?
Peut-on avancer cette hypothèse : si l’écho de l’événement est si fort, s’il franchit toutes les barrières, s’il absorbe le commémoratif, c’est que la France sait qu’elle ne serait pas la France sans Mai 68. Comme la France ne serait pas la France, sans remonter très loin, sans le Front populaire, sa grève générale, ses conquêtes sociales, sans la Résistance, ses maquis et ses barricades. Elle sait dans son tréfonds populaire que, si tout n’est pas à confondre, rien ne lui est arrivé de salutaire ou d’heureux sans les révoltes de la jeunesse et du monde du travail contre un ordre social, injuste, tyrannique. Elle sait que le Mai français garde tout son prestige, qu’il est unique, parce qu’à l’inverse de l’Italie et de l’Allemagne où cela s’est très mal fini, dans le terrorisme, l’irruption, ici, du mouvement ouvrier aux côtés de la jeunesse, suscitant une effervescence générale, redonnant vie à la fameuse passion égalitaire, lui confère les couleurs de la nation, s’il est encore possible d’employer ce mot.
Ce que Jacques Julliard n’aime pas dans le retour sur Mai 68, c’est manifestement le tam-tam sur quelque chose qui relève du soulèvement populaire, comme s’il était dangereux de souffler sur des braises moins éteintes, peut-être, que ne le laisse croire une vie politique anémiée. Il préfère un autre cours de l’histoire ? C’est son droit. Mais on serait curieux de connaître les résultats de cette voie plus tranquille… D’autres, au détour d’une conversation impromptue, glissent parfois ces mots : « Il nous faudrait bien aujourd’hui un Mai 68. » Vous avez dit commémoration ?
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